"Licorice Pizza": Anderson ose la légèreté, d’autant plus réjouissante en ces temps troublés

Une fois n’est pas coutume, Paul Thomas Anderson signe un film joyeux avec une recréation naturaliste des années 1970.

Dans Phantom Thread, son précédent film, Paul Thomas Anderson filmait une femme tentant de convertir l'engouement d'un homme en amour.

Cette fois, c’est Gary (Cooper Hoffman), un jeune homme, qui est séduit par la vision d’Alana (Alana Haim). Il a quinze ans, elle en a vingt-cinq.

Mi-amusée, mi-intriguée, Alana accepte l’invitation de Gary. Elle découvre que l’adolescent tient un rôle récurrent dans une série à succès. Alana accepte d’accompagner Gary à New York pour l’enregistrement d’une émission. Elle y est séduite par un autre acteur, un peu plus âgé et entreprenant que Gary.

Sentant son aura décliner avant l’heure, Gary se lance dans le commerce, tandis qu’Alana tente d’entamer une carrière de comédienne avant de s’engager dans l’équipe de campagne d’un jeune politicien en vue. Entre Gary et Alana, l’histoire d’amitié et d’amour fluctue, avec chantages affectifs en prime.

Le cinéma de Paul Thomas Anderson n’est jamais réductible à des formules simplificatrices. Ses films sont des joyeux multifaces qui reflètent mille feux. À chacun de laisser son regard s’y accrocher.

L’histoire peut se résumer à sa plus simple expression : un (jeune) gars, une fille… Mais le contexte importe : la Californie, les années 1970. Tout paraît encore possible : draguer une femme de dix ans son aîné, boire en abondance, monter un business à seize ans, rencontrer des stars au coin de la rue… Mais le ver est déjà dans les fruits du consumérisme : la crise pétrolière, des pénuries d’essence, des relations minées par l’argent, les mirages de la gloire,… On y croise quelques figures authentiques de la culture populaire américaine de ces années-là : Lucille Ball (incarnée par Christine Ebersole), William Holden (Sean Penn) ou le producteur, compagnon de Barbara Streisand, Jon Peters (Bradley Cooper)…

Un film en famille

Compte aussi le rapport d’Anderson aux comédiens. Anderson est en famille. Alana est jouée par Alana Haim, visage et voix du groupe Haim, qu’elle forme avec ses deux sœurs, qui jouent ici, avec leurs parents, sa famille à l’écran.

Quant à Gary (inspiré par Gary Goetzman, ami d'Anderson et associé de Tom Hanks), la sidération est complète : on croit voir un jeune Philip Seymour Hoffman, comédien fétiche d'Anderson (Boogie Nights, Magnolia, The Master), disparu en 2014. Et de fait, Cooper Hoffman est son fils et n'a pas hérité de la moitié du talent de son père. Il investit chaque scène du film d'une présence magnétique, est juste dans chaque émotion jamais surjouée. On n'a plus vu de longue date jeu aussi naturel, aussi dépouillé, aussi peu calculé...

Le titre du film, incompréhensible sans l'explication du réalisateur, en résume l'intention. Licorice Pizza était le nom d'une chaîne de magasins de disques en Californie du Sud, où Anderson a grandi. Les deux mots ont valeur de Madeleine de Proust. Anderson convertit cette douce nostalgie à l'écran avec son brio habituel : on croirait voir un film de l'époque, entre Love Story et American Graffiti, mâtiné de short cuts altmanesques. Ou, pour citer la filmo de Paul Thomas Anderson, Boogie Nights sans l'industrie du porno, ou Inherent Vice avec moins de sexe, drogue, rock'n'roll.

Anderson ose la légèreté, d'autant plus réjouissante en ces temps troublés. On n'aurait jamais cru recevoir de lui un feel good movie déguisé en comédie dramatique. Remettez-nous une part de pizza, Paul, please.

Licorice Pizza Love Story De Paul Thomas Anderson Scénario Paul Thomas Anderson Avec Alana Haim, Cooper Hoffman, Sean Penn, Tom Waits, Bradley Cooper,… Durée 2h13.

"Licorice Pizza": Anderson ose la légèreté, d’autant plus réjouissante en ces temps troublés
©D.R.