"Memoria": Apichatpong Weerasethakul signe un nouveau trip bien perché

Le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul emmène Tilda Swinton dans un trip mystique en Colombie.

En juillet dernier, Apichatpong Weerasethakul retrouvait la Compétition cannoise, 11 ans après sa Palme d'or pour Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures , avec Memoria, son premier film tourné en dehors de Thaïlande.

Coproduction américano-colombienne, le huitième long métrage du cinéaste thaïlandais met en scène Tilda Swinton dans le rôle d’une cultivatrice d’orchidées. Habitant à Medellín, cette expatriée écossaise se rend à Bogotá au chevet de sa sœur malade. Chez son beau-frère, elle est réveillée en pleine nuit par un bruit sourd, dont elle ne parvient pas à identifier l’origine. Un bruit qui devient récurrent et qu’elle semble la seule à percevoir.

Un son mystérieux

Dans ses déambulations dans la ville, elle croise un ingénieur du son - avec qui elle tente de recréer ce son étrange qui la hante -, mais aussi une archéologue française (Jeanne Balibar). Laquelle travaille sur un chantier de fouilles dans un immense tunnel en construction sous la Cordillère des Andes, où ont été retrouvés des ossements humains vieux de 6 000 ans…

S'il change de continent, Apichatpong Weerasethakul ne change pas de style pour autant. On retrouve en effet dans Memoria tous les éléments constitutifs de son cinéma, depuis toujours traversé par la question de la mémoire. Après avoir exploré le motif de la métempsycose dans Oncle Boonmee, il s'intéresse cette fois aux souvenirs de nos existences qu'on laisse dans les objets et dans la nature qui nous entourent.

Comme souvent, le Thaïlandais conçoit son film dans un mouvement de la ville vers la forêt, vers la nature, pour mettre en scène cette rupture culturelle et ce besoin que l’on ressent de plus en plus de s’y reconnecter. Et il le fait à sa manière, de façon très poétique, très sensuelle, attentif notamment ici à la bande-son, très travaillée, qui fait planer un sentiment de mystère sur tout le film. À l’image de ce son étrange qu’entend l’héroïne (et qu’a réellement entendu le cinéaste, atteint du rare "syndrome de la tête qui explose"), comme le grondement sourd d’une nature à bout de souffle.

À l’écoute du passé

Mais Memoria n'est pas qu'une fable écologique. C'est aussi et surtout une réflexion sur les traces que l'humanité laisse dans l'Histoire et sur la possibilité de s'y reconnecter, pour autant que l'on sache y être à l'écoute.

Malgré sa résolution finale très inattendue et quelque un peu maladroite - qui apporte une explication au mystère qui tombe un peu comme un cheveu dans la soupe -, Apichatpong Weerasethakul signe un nouveau trip bien perché, qui exige du spectateur la même chose que de son personnage. Soit un lâcher-prise total pour se laisser embarquer dans cette expérience poético-mystique, en compagnie d'une Tilda Swinton totalement Lost In Translation

Memoria Trip sensoriel Scénario & réalisation Apichatpong Weerasethakul Photographie Sayombhu Mukdeeprom Musique César López Montage Lee Chatametikool Avec Tilda Swinton, Elkin Díaz, Jeanne Balibar… Durée 2h16.

"Memoria": Apichatpong Weerasethakul signe un nouveau trip bien perché
©D.R.