"Ouistreham": Juliette Binoche, magnifique dans cette adaptation du récit de Florence Aubenas

Juliette Binoche, Florence Aubenas, Emmanuel Carrère… Difficile d’imaginer plus belle affiche, entre une star de cinéma internationale, une des grandes plumes du journalisme français et l’un des plus grands écrivains hexagonaux. Et réalisateur à ses heures.

Après un documentaire ( Retour à Kotelnitch en 2003) et La Moustache deux ans plus tard (adaptation bancale de son roman publié en 1986), Emmanuel Carrère se met donc cette fois au service de la plume de la journaliste du Monde Florence Aubenas, en adaptant son récit Le Quai de Ouistreham qui, en 2010, racontait son enquête en immersion durant six mois auprès des plus précaires à Caen, en tant que femme de ménage. À l'écran, c'est donc Juliette Binoche qui incarne une écrivaine aisée (et non plus journaliste) qui débarque dans une ville moyenne où elle n'a aucune attache pour venir vivre la vie des pauvres.

Star parmi des femmes de ménage

Ayant disparu des radars parisiens, Marianne Winckler (Binoche) s'installe dans un petit appartement à Caen et s'inscrit à Pôle Emploi. Sur son CV, sa conseillère remarque d'emblée un trou de 23 ans, entre ses études de lettres et de droit et aujourd'hui. Alors elle biaise : "J'ai été mariée, femme au foyer. Je suis divorcée…" Et puis : "La propreté, c'est ma passion !" La romancière doit en effet apprendre à "se vendre" pour espérer dénicher, au mieux, quelques heures par-ci, par-là, payées au Smic : 7,96€ nets de l'heure…

Marianne finit par décrocher un contrat à L’Immaculé, une société de nettoyage, pour laquelle elle bosse dans un camping. Avant de se faire virer et d’atterrir à l’entretien ferry Ouistreham-Portsmouth. Une escale d’une heure trente pour nettoyer 230 cabines : 4 minutes par chambre pas plus !

Si Emmanuel Carrère transforme le récit de Florence Aubenas en fiction - il change d’ailleurs le nom de l’héroïne -, l’écrivain a tenu à conserver à son film une vraie tonalité documentaire. Juliette Binoche est ainsi la seule actrice professionnelle, au milieu d’un casting composé de femmes du coin. Le contraste fonctionne à merveille. Tout comme Aubenas était une journaliste parisienne infiltrée parmi des travailleurs pauvres, Binoche est la star parmi les "vraies gens". Et l’actrice française est juste parfaite dans ce décalage. À la fois humble et proche, quand il s’agit de fumer une cigarette à la fenêtre de la petite cuisine de Christèle (excellente Hélène Lambert), et différente, voire un poil excentrique, quand elle emmène sa nouvelle copine se baigner dans la mer glacée… Chose que Christèle n’a jamais pris le temps de faire…

La question du mensonge

Au-delà d'une description minutieuse de la précarité et de la dureté du monde du travail, mais aussi de la solidarité qui peut y régner entre travailleurs pauvres, Emmanuel Carrère axe son adaptation sur cette dimension morale du mensonge, déjà au cœur de son récit L'Adversaire en 2000 sur l'affaire Romand (portée à l'écran par Laurent Cantet et Nicole Garcia).

Si les intentions de Marianne Winckler sont évidemment louables - vivre de l'intérieur cette vie de misère pour ensuite mettre en lumière cette France invisible, qui donnera bientôt naissance au mouvement des "gilets jaunes" -, l'écrivaine le fait en dissimulant son statut de bourgeoise qui, une fois l'expérience terminée, pourra retourner à sa confortable vie parisienne pour tire r les lauriers du livre qu'elle vient d'écrire - Aubenas a notamment décroché le Prix Joseph Kessel. Alors que ces anciennes collègues continueront leur vie de galère. Tel est l'enjeu moral, passionnant, sur lequel Carrère axe tout son film.

Ouistreham Drame du réel De Emmanuel Carrère Scénario Emmanuel Carrère & Hélène Devynck (d'après Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas) Photographie Patrick Blossier Musique Mathieu Lamboley Avec Juliette Binoche, Hélène Lambert, Léa Carne… Durée 1h47.

"Ouistreham": Juliette Binoche, magnifique dans cette adaptation du récit de Florence Aubenas
©D.R.