Au Festival de Berlin, un vaudeville au temps du terrorisme

Au Festival de Berlin, un vaudeville au temps du terrorisme
©Les Films du Losange

Viens, je t'emmène nous propose Alain Guiraudie pour la huitième fois sous forme de long métrage. Le titre international de son film, sélectionné au Festival de Berlin, Nobody's Hero (Le héros de personne) est un écho ironique de ceux de son premier court métrage (Les héros sont immortels, 1990) et de son premier long (Pas de repos pour les braves, 2003).

Le cinéma du réalisateur du Roi de l'évasion et de L'Inconnu du lac est toujours habité par des antihéros issus des classes populaires. Ils sont mus par des obsessions qui les sortent de l'ordinaire.

Ville en état de choc et de siège

Le non-héros de Viens, je t'emmène se nomme Médéric Roman (Jean-Charles Clichet). Un prénom désuet, un patronyme qui voudrait dépasser la vie sans aspérité de cet informaticien de Clermont-Ferrand. Durant son footing quotidien, il tombe fou amoureux d'une prostituée. La fille de joie (Noémie Lovsky) n'est a priori pas intéressée par l'amour courtois et non tarifé. Pourtant Isadora se laisse tenter par Médéric.

Leurs premiers ébats et éclats sont interrompus par l’annonce d’un attentat au pied de la statue de Vercingétorix ainsi que par l’arrivée du mari jaloux d’Isadora (Renaud Rutten).

Médéric ne demande pas son reste et rentre chez lui dans une ville en état de choc et de siège. Sur le pas de sa porte, il trouve Sélim (Ilies Kadri), un jeune homme sans abri qui n’a ni le bon faciès ni la bonne religion en pleine psychose antiterroriste.

Un cinéma parfumé aux phéromones

Le cinéma de Guiraudie est parfumé aux phéromones. Mais pas à la testostérone – si c'est n'est pour en rire (jaune) un peu. Isadora la fille de joie adore reproduire L'origine du monde de Courbet tandis que son brutal de mari semble avoir un petit problème.

Médéric assure plutôt bien avec la professionnelle au point de nier les avances d’une pourtant très séduisante et plus jeune entrepreneuse dynamique (Dora Tillier, petit rôle, grande présence). Sélim cache bien son jeu. La réceptionniste (et messagère) de l’hôtel de passe (l’Hôtel de France…), Charlène (Miveck Packa), est transie. Et le truculent voisin M. Coq (Michel Masiero) s'avèrera moins normatif que ce que le film n’en laisse paraître.

Critique mais pas cynique

Pendant ce temps, autour d’eux, le monde s’embrase. Mine de rien, et sans avoir l’air d’y toucher, Alain Guiraudie brasse tous les maux de la France (et de l’Europe) des années 2020 : psychose sécuritaire, violence conjugale, xénophobie, trafic de drogue, gangs des cités, solitude sentimentale… Le tout s’invite sur le pas de la porte de l’immeuble de Médéric pour un vaudeville au temps du terrorisme où chacun tient son rôle (très bien interprété par un casting impeccable).

À travers les aphorismes de café du commerce proférés par les uns et les autres, Guiraudie s’amuse des préjugés perpétués par l’épistémologie patriarcale occidentale, comme l’écrirait le philosophe Paul B. Preciado.

La critique satirique du réalisateur un rire qui n'est ni pincé ni cynique, plutôt salvateur en des temps où, comme le résume Médéric, "tout le monde s'énerve, plus personne se parle".

Le réalisateur ponctue sur une note engageante : l’invitation à prendre un dernier verre – avant l’apocalypse, thème du prochain film de Guiraudie… Sourions, puisque c’est grave.

Viens je t'emmène Comédie D'Alain Guiraudie Scénario : Alain Guiraudie et Laurent Lunetta. Avec Jean-Charles Clichet, Noémie Lovsky, Ilies Kadri,… 1h40

Au Festival de Berlin, un vaudeville au temps du terrorisme
©LLB