La 72e Berlinale s'ouvre avec l'hommage stylé de François Ozon à Rainer Werner Fassbinder

La 72e Berlinale s'ouvre avec l'hommage stylé de François Ozon à Rainer Werner Fassbinder
©C. Bethuel/FOZ

En 1972, Rainer Werner Fassbinder présentait au festival de Berlin Les Larmes amères de Petra von Kant, "romance saphique" disait-on alors pour qualifier cette adaptation de sa propre pièce de théâtre. Cinquante ans plus tard, François Ozon en célèbre l'anniversaire avec une adaptation libre, sélectionnée comme il se doit en Compétition (et en ouverture) de la Berlinale 2022. C'est la deuxième fois que le Français adapte l'Allemand (après Gouttes d'eau sur pierres brûlantes en 2000 d'après Tropfen auf heiße Steine).

Si l'action se déroule toujours en 1972, le cadre change : Cologne remplace Brème. Le genre mue aussi : Petra, styliste renommée devient Peter, cinéaste (avec Denis Ménochet en avatar de Fassbinder), sa maîtresse-muse Karin devient Amir, un jeune aspirant acteur bisexuel (Khalil Gharbia). L'ancienne égérie de la célébrité, Sidonie, reste une femme (Isabelle Adjani, sublime). Quant au domestique souffre-douleur de la drama queen (qualificatif unisexe), Marlène cède la place au non moins soumis Karl (Stéfan Crépon, mutique mais présent).

Drame en cinq actes

L’intrigue suit le même drame en cinq actes que l’original : Sidonie présente par hasard Amir à Peter, récemment séparé, qui en est aussitôt épris. Il en fait la nouvelle star de son cinéma. Mais la jeunesse d’Amir et sa liberté provoquent la jalousie et le malheur de Peter.

"Si j'avais vu autour de moi quoi que ce soit qui puisse m'inspirer un film d'amour accompli, j'aurais peut-être eu le courage de le faire" a dit le pessimiste Fassbinder. François Ozon ne le trahit pas : l'amour ici mène au tragique. "Tout homme tue ce qui l'aime" chante Sidonie, sur un disque qu'affectionne Peter qui médite : "l'être humain a besoin de l'autre mais il n'a pas appris à vivre à deux". Les larmes de Peter comme celle de Petra découlent de ces deux phrases, synthèse des affres éternelles de l'amour.

À la théâtralité (assumée) de l'original, Ozon contre-propose un rythme plus soutenu. Le huis clos est respecté mais déployé dans tout l'appartement de Peter, occasion d'autant de tableaux et d'atmosphères servis par la photographie du Belge Manu Dacosse et une rigoureuse direction artistique qui préfère la justesse au kitsch démonstratif. Le travail sur les couleurs – vives et franches – renvoie à Fassbinder et à ses modèles esthètes, Jean-Pierre Melville et Douglas Sirk.

Jeu de références

Au jeu des références, le Français n'est pas en reste par rapport à son modèle. Midas et Bacchus, tableau de Nicolas Poussin qui décorait l'appartement de Petra est remplacé par un diptyque du martyr de saint Sébastien, devenu icône gay chez le cinéaste Derek Jarman puis chez le couple de photographes Pierre et Gilles. Reflet, aussi du martyr un brin masochiste que s'impose Peter.

Fassbinder, comme Peter, avait le goût du mélo. Assumé et tempéré à la fois chez Ozon, il offre un beau terrain de jeu (dans les deux sens du terme) aux interprètes. Dans un joli clin d’œil, Hanna Schygulla, la jeune séductrice de la version de 1972 et égérie de Fassbinder, devient ici la mère du cinéaste.

Ménochet assure : il rudoie, plastronne, cajole, séduit, s’emporte, se lamente, congédie, s’enivre, danse, s’effondre, se désespère. Il est à l’écran, le double évident de Fassbinder – jusqu’à l’apparence physique et vestimentaire de Denis Ménochet. Ozon dote Amir du patronyme d’El Hedi ben Salem et d’un prénom proche de celui d’Armin Meier (deux amants et acteurs du réalisateur allemand).

Sujétion totale

Ozon et Ménochet prêtent à Peter von Kant ce que Hanna Schygulla dit de Fassbinder : "Il voulait de l'amour, mais il l'a confondu avec un état de sujétion totale. Il était sans arrêt ballotté entre l'adoration, l'émerveillement et le mépris." Peter von Kant est une méditation sur l'emprise – en amour comme devant et derrière la caméra. Belle mise en abîme du cinéma et de la vie.

Dans la bouche de Peter, l’évocation du suicide dépasse le caractère hypothétique qu’elle avait dans celle de Petra pour convoquer le fantôme de Fassbinder (il y a un soupçon sur l’origine de la mort du cinéaste prodige à 38 ans, officiellement suite à une rupture d’anévrisme). Quand tous les masques sont tombés et que coulent les larmes amères de Peter von Kant, le rideau suit le même mouvement.

Peter von Kant De François Ozon Scénario François Ozon, librement adapté de Les Larmes amères de Petra von Kant de Rainer Werner Fassbinder. Avec Denis Ménochet, Isabelle Adjani, Khalil Gharbia, Hanna Schygulla, Stéfan Crépon,… 1h24

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