"The Northman": le virilisme violent d’Eggers pourrait prêter à rire s’il n’était servi par une mise en scène virtuose

Robert Eggers poursuit dans son troisième long métrage sa réinterprétation des récits classiques de la culture anglo-saxonne. Brut de décoffrage.

Le premier long métrage de l'Américain Robert Eggers The Witch (2016) revisitait l'American Gothic, horreur vernaculaire des États-Unis incubée depuis les procès en sorcellerie de Salem.

The Lighthouse (2019) déclinait cette veine à l'aune d'un expressionnisme angoissant. Le plan de mer déchaînée qui ouvre The Northman, fendu par le vol d'un corbeau, opère un raccord subliminal avec ce huis clos auteuriste.

Eggers délaisse cette fois folklore et superstitions américaines pour les mythes scandinaves. En 895, le "roi corbeau" Aurvandill (Ethan Hawke) revient d’une campagne. Il retrouve sa femme Gudrun (Nicole Kidman) et son fils Amleth.

Le temps d’une initiation de ce dernier, le souverain est trahi par son demi-frère Fjölnir (Claes Bang). Amleth échappe à la mort par miracle et s’enfuit, jurant de se venger du félon et de sauver sa mère.

Devenu adulte, le fugitif revient hanter son oncle sous les chaînes d’un esclave.

Les ressorts sont connus : héritage et vengeance sur fond de généalogie trouble. Eggers n’y va pas par quatre chemins. Orphelin de la violence, Amleth n’est pas un ange mais un démon exterminateur.

Écrit pour et produit par un Alexander Skarsgård bodybuildé, le film repose sur un casting, faussement opportuniste, avec Nicole Kidman, idéale en reine mère au physique immuable, Anya Taylor-Joy (révélée par Eggers dans The Witch bien avant Le Jeu de la reine), Ethan Hawke, Willem Dafoe (parfait avatar viking du poor Yorik shakespearien) et Bjork en pythie scandinave.

Cette dernière a présenté Eggers au poète islandais Sjón Sigurdsson, co-auteur du scénario (qui a aussi signé celui du remarqué Lamb).

Le scénario semble emprunter à tout : le poème Beowulf, la geste arthurienne, Hamlet, jusqu'à la trame de Conan le Barbare ou la scène finale de l'épisode III de Star Wars. À l'examen, Eggers remonte à la légende scandinave d'Amleth et au poème Gesta Danorum (matrice de la culture épique (anglo-) saxonne). Les visions qu'a Amleth de son arbre généalogique font écho à cette quête mystique des sources qui irrigue le cinéma d'Eggers - qui a vu sans doute Vahlalla Rising (2009) de Nicolas Winding Refn.

Imaginaire mystique

Le virilisme violent d’Eggers (le match de knattleikr, qui tient du rugby mâtiné de Quidditch, la campagne de terreur menée par Amleth…) pourrait prêter à rire s’il n’était servi par une mise en scène virtuose et par la photographie de Jarin Blaschke, collaborateur régulier du réalisateur.

Ensemble, ils composent de nouvelles visions mystiques envoûtantes. À l'heure d'un affadissement du cinéma américain entre franchises policées et productions kleenex pour les plateformes, la démesure assumée et le sens du détail du Northman impriment la rétine. Sans que l'on sache si on est fasciné par un manipulateur habile, un esthète ambigu ou un auteur méticuleux. On attend avec impatience son remake de Nosferatu pour trancher.

The Northman Viking De Robert Eggers Scénario Robert Eggers et Sjón Sigurdsson Avec Alexander Skarsgård, Nicole Kidman, Willem Dafoe, Björk, Anya Taylor-Joy, Ethan Hawke,… Durée 2h17.

"The Northman": le virilisme violent d’Eggers pourrait prêter à rire s’il n’était servi par une mise en scène virtuose
©D.R.


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