L’obscure amoralité du désir

Avant "Drive my car", Ryusuke Hamaguchi livrait ses "Contes du hasard" rohmériens.

Lorsque nous avons découvert ces Contes du hasard et autres fantaisies en 2021, au Festival de Berlin virtuel, Ryusuke Hamaguchi n'avait pas encore livré son magistral Drive my car (sorti début mars en Belgique). Ce dernier a mis fin à dix ans passés dans l'anonymat de l'autoproduction et a permis au réalisateur de décrocher l'oscar 2022 du meilleur film étranger.

Avec Katsuya Tomita et Koji Fukada, Hamaguchi incarne une nouvelle génération de cinéastes japonais. Résumons leur cinéma respectif : à Tomita les troubles de la société nippone, à Fukada ceux des êtres, à Hamaguchi ceux des sentiments.

Confirmation pour ce dernier dans son neuvième long métrage, qui lui a valu un Grand Prix à la Berlinale. La sortie tardive de ces Contes permettra d'autant mieux de les apprécier à l'aune du succès de Drive my car.

Cinéaste des extrêmes

Sur la durée Hamaguchi est un cinéaste des extrêmes. Sa fresque Senses (2015), portrait croisé de quatre femmes, s'étirait sur cinq heures. Contes du hasard et autres fantaisies est composé de trois courts métrages qui ont pour point commun, comme le suggère le titre, les hasards de la vie.

Dans le premier segment (La magie et quelque chose de moins rassurant), deux amies discutent de l'homme "magique" que l'une vient de rencontrer, jusqu'à ce la deuxième réalise qu'il s'agit de son ancien amant - qu'elle s'empresse d'aller confronter. Dans le deuxième (Porte grande ouverte), un étudiant veut se venger du professeur qui l'a humilié publiquement. Son plan ourdi avec sa maîtresse aura des conséquences inattendues.

Enfin, dans le troisième (Une fois de plus), une jeune femme de retour dans sa ville natale et une ancienne condisciple de classe se reconnaissent par hasard. Sauf qu'il ne s'agit ni des bonnes amies ni du bon lycée…

L’intime et l’existentiel sont déjà deux poncifs qui collent au cinéma d’Hamaguchi. On s’en accommode tant ils sont justes. Les protagonistes de son œuvre aux relents proustiens sont toujours à la recherche du premier amour perdu.

Ajoutons que le feu couve sous la retenue japonaise. Voire le remarquable monologue d’érotisme littéraire dans le deuxième segment ou ce que recèlent entre les lignes les aveux du dernier récit, à l’émotion contenue.

On regrette de ne pas maîtriser la langue de Murakami, tant on devine ciselés les dialogues que déploie ce Rohmer nippon assumé dans de longs plans séquences portés par des acteurs et, surtout, des actrices, véritables vectrices de la voix d’Hamaguchi.

Ce dernier n'est pas un formaliste. Ses décors sont d'un urbanisme déshumanisé (inattendu au Japon, mais étrange écho des récents lockdowns). Mais, sous leur apparence anodine, les plans que compose Hamaguchi font sens - comme le suggère celui du premier segment : face à un chantier, un train passe et lorsque remonte l'objectif, apparaît devant un ciel bleu immaculé un arbre en fleur. Métaphore que, même après le séisme ravageur des sentiments, il reste toujours un printemps à espérer.

Contes du hasard et autres fantaisies/Wheels of Fortune and Fantasy / Guzen To SozoContes amoraux De Ryusuke Hamaguchi  Scénario Ryusuke Hamaguchi Avec Kotone Furukawa, Hyunri, Shouma Kai, Aoba Kawai, Katsuki Mori, Ayumu Nakajima, Kiyohiko Shibukawa,… Durée 2h01.

L’obscure amoralité du désir
©D.R.