"Arthur Rambo" : Ascension et chute d’un banlieusard

Laurent Cantet très actuel sur la question de l’identité en France à l’heure des réseaux sociaux.

Ce soir, Karim D. (Rabah Naït Oufella) est au sommet de sa gloire. Blogueur et vidéaste à succès, ce jeune banlieusard d'origine algérienne passe dans une grande émission littéraire de France Télévisions pour présenter son nouveau livre, Débarquement. Le buzz sur les réseaux sociaux est immédiat et, lors de la soirée organisée par son éditeur pour fêter la sortie du livre, une productrice propose d'emblée au jeune homme de réaliser lui-même l'adaptation du bel ouvrage qu'il a consacré à sa mère.

Malheureusement pour Karim, le retour de flamme est tout aussi rapide que son succès. Dans la nuit, ressortent en effet des méandres de la Toile une série de tweets provocateurs publiés par le jeune homme sous le pseudonyme d’Arthur Rambo… Des déclarations antisémites, homophobes, sexistes, racistes, inacceptables aux yeux de la bonne société parisienne qui venait d’encenser celui qu’elle s’apprête à lyncher…

Huitième long métrage de Laurent Cantet (après notamment Vers le Sud en 2005, sa Palme d'or Entre les murs en 2008 ou Retour à Ithaque en 2014), Arthur Rambo s'inspire directement de l'affaire Mehdi Meklat. En 2017, ce jeune blogueur et chroniqueur avait vu s'abattre sur lui une tempête médiatique quand, à l'issue de son passage dans La Grande Librairie de François Busnel, des tweets outranciers avaient refait surface, écrits sous le pseudonyme de Marcelin Deschamps. Des tweets largement relayés par la "fachosphère" et par les proches du Printemps républicain.

Portrait d’un homme acculé

Au-delà de la personnalité du jeune banlieusard lui-même, c'est une forme de complicité des médias qui lui avaient donné la parole (Le Monde, le Bondy Blog, Les Inrocks, Télérama, Médiapart, France Inter, …) qui avait été soulignée par la plupart des commentaires outragés. En quelques heures, le jeune homme d'origine maghrébine avait été unanimement condamné.

Ce n'est pas le point de vue adopté par Laurent Cantet. Son film, il le concentre uniquement sur les quelques jours qui suivent la révélation. Arthur Rambo est en effet le portrait psychologique d'un homme démasqué et traqué, d'un menteur, comme c'était déjà le cas dans L'Emploi du Temps en 2001 (inspiré d'un autre fait divers, l'affaire Jean-Claude Romand)… Comment faire face à une telle tempête médiatique ? Comment justifier l'injustifiable ? Sinon au nom de la création littéraire d'un double maléfique imaginé pour exorciser la colère refoulée des minorités invisibilisées des banlieues françaises…

Anti-héros insondable

Face à son personnage, Laurent Cantet refuse de se placer dans la posture du juge. Il cherche plutôt à comprendre sa démarche, mais aussi le rôle des réseaux sociaux dans l'amplification, pour ne pas dire la promotion, de ces messages haineux et provocateurs, qui apportent followers et rires narquois.

Campé par Rabah Naït Oufella (jeune acteur franco-algérien qui jouait l'un des enfants d'Entre les murs en 2008), Karim D./Arthur Rambo apparaît insaisissable, comme s'il était lui-même incapable d'expliquer, sinon par la colère et le ressentiment, cette pulsion qui l'a poussé à déverser ainsi sa haine en ligne… Comme s'il ne savait pas vraiment lui-même ce qu'il pensait de ce qu'il écrivait sur les Juifs, les attentats de Charlie Hebdo ou la Gay Pride…

C’est cette ambiguïté qui fait tout l’intérêt d’un film courageux dans sa stricte honnêteté vis-à-vis d’une affaire qui a sans doute été commentée un peu trop vite, sans prendre le temps de l’analyse pour comprendre cet insondable fossé qui s’est creusé entre deux France. Un sujet évidemment très actuel, alors que la France est, plus que jamais, en crise d’identité, comme vient encore de la montrer l’élection présidentielle.

Arthur Rambo Drame De Laurent Cantet Scénario Fanny Burdino, Laurent Cantet et Samuel Doux Avec Rabah Naït Oufella, Antoine Reinartz, Sofian Khammes… Durée 1h27

"Arthur Rambo" : Ascension et chute d’un banlieusard
©IPM

Le film sort ce mercredi en salles mais aussi sur les plateformes VOD VOO, Proximus, Sooner et Lumière.