L’orgue, prodigieux témoin de l’histoire des humains

"Chercheurs d’Orgues", de Pascale Bouhénic et Bernard Foccroulle, dimanche, sur Arte.

Chercheurs d'orgues
©© SCHUCH PRODUCTIONS
Martine D. Mergeay

Dès l’introduction du film, le spectateur sait qu’avec les chercheurs d’orgues, il ira finalement à la rencontre de lui-même, à travers le souffle vital, premier principe du roi des instruments, à travers les sons et les timbres, porteurs des inflexions de la voix, à travers la pensée et la beauté, à travers les communautés - des villages et des villes, des paroisses et des palais, des humbles et des puissants, de tous les temps. Parce que les orgues sont là, partout, et qu’aujourd’hui comme hier, ils continuent à être édifiés, centres d’innombrables enjeux liés certes à leur matérialité (au sens large) mais plus encore à leur haut pouvoir symbolique.

Chercheurs d'Orgues , donné ce dimanche sur Arte à 17 h 10 et sur arte.tv, aborde ces dernières questions par la tangente, plongeant d'emblée le spectateur dans la magie des instruments et de la musique, en commençant par l'orgue de la chapelle royale du château de Versailles. Une Leçon de Ténèbre de François Couperin, donnée par la soprano Sabine Devieilhe, avec Bernard Foccroulle à l'orgue, permet d'établir la relation entre les sonorités de la langue française et celles de l'orgue français, et notamment ses célèbres jeux de "nasard". "La musique, et avec elle, le chant, a-t-elle précédé la parole ?" se demande Foccroulle, "j'aimerais le croire…". La démonstration se poursuivra avec des orgues de Gottfried Zilbermann, en Allemagne, où les organistes titulaires expliqueront les similitudes entre les accents allemands (ceux du Nord, plus secs, et ceux du Sud, plus chantants) et les timbres des orgues, globalement plus directs et moins sinueux que ceux des instruments français. Foccroulle se retrouvera aussi à Ponitz avec le ténor Julian Prégardien, dans l'admirable cantate de Bach, Ich hab genug (cantique de Siméon), associée à un instrument, une époque, une pensée, à la fois spécifiques et universels.

Au bord du lac, ou dans la salle de bal

À peine a-t-on absorbé la splendeur de l'Allemagne baroque, que l'on est transporté à Peglio, sur les bords du lac de Côme, où, dans une église à ce point décrépite qu'on se demande comment elle n'a pas encore dévalé dans le lac, on découvre un instrument d'une tout autre facture, structure simple et décors sublimes. Pour nous le présenter, l'ineffable Lorenzo Guielmi - "ah, voilà un orgue délicat, solaire, lumineux" - donnera à tout ce contexte une saveur et une actualité (le temps est aboli) dont on voudrait ne jamais sortir.

La construction de ce film fait progresser la recherche simultanément à travers le temps et l’espace, et donc, forcément, à travers l’histoire, la grande Histoire, les Lumières, la Révolution, l’industrialisation, etc., et l’histoire de la musique. À chaque étape, l’orgue se présente comme un témoin de tout ce qui a entouré sa construction et accompagné son destin. Ainsi, dans une petite (mais très aristocratique) salle de Frederiksborg, au Danemark, l’incroyable Bine Bryndorf détaille avec amour les sonorités d’un petit orgue (dont on voit Foccroulle actionner les soufflets) qui animait les plus belles fêtes de la ville et faisait danser les invités…

Un jour vint Cavaillé-Coll, et son énorme usine à produire les plus grands orgues du monde, les plus puissants, les plus tonnants (Notre-Dame de Paris) ! Le facteur Pascal Roisin nous en décrit la structure et les potentialités, les organistes Michel Bouvard et Monica Melcova nous en font entendre les splendeurs. Il y a plus grand encore avec l’orgue (6 500 tuyaux !) de la Philharmonie de Paris, présenté par Olivier Latry ; et aussi tout petit, avec le délicat Organetto de Guillermo Pérez. Et pendant ce temps-là, la musique elle-même bouge, de César Franck à Olivier Messiaen ou, aujourd’hui, Moon Dog et Pascal Dusapin. L’orgue, ce trésor, est partout.

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