Kiro Russo, "L’homme à la caméra" du XXIe siècle

Plongée captivante dans le bouillonnement de La Paz, entre fiction, docu et onirisme.

Au début, un lent zoom avant plonge dans le chaos urbain de La Paz. Suit un gros plan sur des barres d’immeubles. Le bruit de la ville sature la bande-son : marteaux-piqueurs, klaxons…

Le prologue d'El Gran Movimiento, deuxième long métrage du Colombien Kiro Russo, a des accents documentaires. Cette ouverture recoupe le chemin d'Elder (Julio Cesar Ticona), mineur descendu avec ses amis dans la capitale bolivienne pour défendre leur droit au travail.

Manifestations, protestations, déambulations et, même, libations. Après quelques jours, Elder tombe malade. Une espèce d’asthme l’oppresse. Max, un clochard un peu chaman, va tenter de l’aider.

Le Grand Mouvement est un objet cinématographique d'une singularité rare et presque inénarrable. Kiro Russo offre une expérience, visuelle et sonore, afin de nous faire ressentir le mal qu'éprouve Elder.

Est-ce la ville qui l’étouffe, le capitalisme, l’altitude ou quelque maladie, conséquence de son labeur dans la mine ? Elder et ses amis sont des Amérindiens. Incarnent-ils la pureté originelle souillée par la colonisation et la modernité ? Le propos politique sous-jacent de Kiro Russo se nourrit des croyances ancestrales, du rapport à la nature et au monde invisible dont Max est porteur.

Ce qui aurait pu être la représentation misérabiliste d'une précarité bien réelle prend la forme d'un voyage onirique, émaillé d'instants de grâce ou de parenthèses joyeuses : des mamacitas au verbe fleuri chambrent Max, une chorégraphie nocturne clipesque…

Un montage stromboscopique remonte l'histoire du cinéma expérimental jusqu'à L'homme à la caméra en passant par Koyaanisqatsi. On peut y voir une métaphore du bombardement d'images auquel l'homo numericus est soumis jusqu'à ne plus rien percevoir de la réalité sociale qui l'entoure.

Le réalisateur impose son rythme, son imaginaire, son esthétique aux atours de documentaire. Russo signe un portait kaléidoscopique de La Paz et de son petit peuple dont il capte mille petits gestes.

Le faux chaos de ce Grand Mouvement est en réalité maîtrisé. Il reflète la frénésie d'une ville moderne et du monde contemporain. Celui où se croisent sans se voir des milliers de destins, où la lutte sociale se perd dans l'indifférence collective.

Au début de l'histoire du cinéma, les frères Lumière captaient des fragments de réalité. Kiro Russo, l'homme à la caméra du XXIe siècle, prolonge le Grand Mouvement vers l'avant du septième art. Armé d'une caméra 16 mm, sans autres artifices que la grammaire séculaire du montage image et son, il en repousse les limites pour nous faire ressentir un autre monde.

El Gran Movimiento / Le Grand Mouvement Fiction documentaire De Kiro Russo Scénario Kiro Russo Avec Julio Cesar Ticona, Max Bautista Uchasara, Francisca Arce de Aro… Durée 1h25.

Kiro Russo, "L’homme à la caméra" du XXIe siècle
©D.R.