Le voyage à Tokyo de Jean-Noël Gobron

Ressortie en version restaurée de "Satori Stress", essai documentaire et intime à la rencontre d’une femme et de la métropole.

Le voyage à Tokyo de Jean-Noël Gobron

En 1983, le jeune réalisateur belge Jean-Noël Gobron part à Tokyo retrouver Akiko Inamura, rencontrée en Belgique. Dans ses cent kilos de bagages : sa caméra, un enregistreur et des mètres de pellicules. Il envisage de tourner un film dont il ignore encore tout. Le voyage ne se déroule pas tout à fait comme prévu, les parents d’Akiko voyant d’un mauvais œil la relation de leur fille avec cet Européen.

De son périple, Jean-Noël Gobron a tiré un film, entre documentaire et carnet intime. Cet essai, à la fois éminemment personnel et archive sur un Tokyo et un Japon alors au faîte de leur miracle économique, ressort en version restaurée pour une dizaine de projections au Flagey, à Bruxelles.

Satori Stress s'ouvre sur une citation d'Eugène Ionesco : "Je voyage pour être dépaysé". Jean-Noël Gobron est servi. À l'époque, le Japon n'est pas encore une destination à la mode pour les touristes. Ni un pays popularisé par les films, les séries et les mangas (même si, à la même époque, sort Sans Soleil de Chris Marker dont Satori Stress croise la route). Trois plans introduisent le périple et le résument : une scène de théâtre kabuki, la statue d'un komainu (le lion qui veille sur les temples) et des immeubles modernes. Un décor à déconstruire, de la philosophie bouddhiste, Tokyo comme scène…

Le titre est aussi une synthèse. Satori, difficilement réductible à une traduction, désigne dans le zen un état de conscience absolu, entre éveil et bien-être. Son antithèse, le stress, est autant celui suscité par une ville trépidante que le ressenti d’un visiteur confronté à mille inconnues. Ou la quête et le ressenti du réalisateur.

On peut respecter, voire saluer, la mise à nu - dans tous les sens du terme - du réalisateur et de sa compagne façon Lennon/Ono. Vu de 2022, la partie la plus fascinante de Satori Stress reste le regard sur le Tokyo d'alors, qui a désormais valeur d'archive. On en ressent l'atmosphère singulière, on en perçoit les strates.

En bon Européen, Jean-Noël Gobron est fasciné par les néons de la métropole, sa pulsation, ses salary-men, les excentricités des takenokozoku (les jeunes rockeurs qui dansent en groupe au parc de Shibuya), le monde de la nuit…

Akiko lui ouvre des portes : sa caméra s’immisce dans des sex-clubs, dans les alcôves des restaurants à geishas, dans des repas d’entreprise ou jusque dans la loge d’une star du kabuki.

Jean-Noël Gobron a même pris le temps de s'agenouiller avec un homuresu (prononcez "homulessu", japonisation d'homeless…), un SDF, revers du miracle économique nippon encore peu médiatisé en 1983.

Cet envers du décor fait l’intérêt du périple, commenté à distance et librement par son ami Benoît Boelens dont les réflexions demeurent pertinentes à quarante ans de distance.

Satori Stress Essai documentaire De Jean-Noël Gobron Scénario Jean-Noël Gobron Avec Jean-Noël Gobron, Akiko Inamura Durée 1h15.

Le voyage à Tokyo de Jean-Noël Gobron
©D.R.