Michelangelo Frammartino : "Le matin, le berger apportait, non pas la bouteille de lait, mais la chèvre…"

Michelangelo Frammartino : "Le matin, le berger apportait, non pas la bouteille de lait, mais la chèvre…"
©AFP

Présenté en Compétition de la 78e Mostra de Venise en septembre 2021, Il buco y a décroché le Prix spécial du jury des mains du Coréen Bong Joon-ho. Quelques jours auparavant, on rencontrait sur le Lido son réalisateur, L'Italien Michelangelo Frammartino, 54 ans pour évoquer un film minimaliste fascinant.

C’est la troisième fois que vous tournez en Calabre. Quelle est votre relation à cette province du sud de l’Italie ?

C’est ma région, celle de mon père et de ma mère. Ils sont nés tous les deux dans des zones assez proches, dans le sud de la Calabre. J’ai un lien très fort à cette Terre, qui m’a très impressionné quand j’étais petit. Je suis né à Milan, mais quand on descendait en Calabre, c’était un vrai choc, car le sud et le nord de l’Italie sont très différents. Quand j’étais petit, la nuit, je rêvais tout le temps que j’étais en Calabre. Cela fait partie de mes rêves, mais aussi de mon imaginaire…

Qu’est-ce qui vous fascine dans cette région ? Sa nature, sa beauté ?

Le grand choc pour moi, ça a été un sentiment de liberté que je ne connaissais pas. En Calabre, ma famille avait peur de la ville. À Milan, je restais toujours enfermé à la maison. À l’inverse, là-bas, il y avait peu de voitures sur les routes, qui étaient encore très mauvaises. De nombreuses zones n’étaient pas accessibles en voiture… En Calabre, j’étais donc libre. De rester à la maison, de sortir, de jouer avec les animaux, de courir la campagne… C’est une sensation très forte pour un enfant. Je me souviens que, le matin, le berger apportait, non pas la bouteille de lait, mais la chèvre… Il rentrait dans la maison et la trayait sur place ! C’était évidemment inimaginable à Milan. Le Sud, pour moi, était un fantasme. C’était le lieu de la liberté. Pourtant, adolescent, vers 15-16 ans, comme le Sud était perçu comme arriéré, j’étais gêné d’être un méridional. Cela me fait un peu honte de le dire, mais c’est vrai. Je ne comprenais pas la chance que j’avais eue. Ma seule richesse est d’avoir été Calabrais…

C’est la première fois, dans vos films, que le Nord débarque au Sud…

Ces jeunes spéléologues nordistes font un voyage magnifique, une opération merveilleuse en explorant ce gouffre. Mais c’est vrai qu’à cette époque, ça ne se faisait pas. Ma mère et mon père, avant d’émigrer dans le Nord, n’avaient jamais vu un Milanais ou un Turinois ! La première ligne de chemin de fer directe date de 1958-59… Quand j’étais enfant, on mettait 21 heures pour arriver en Calabre !

Le film confronte deux temporalités, celle de ces visiteurs du Nord et celle de ce vieux berger de la montagne du Sud…

Il y a une temporalité très différente entre le Sud et le Nord. Au début du film, on voit la Tour Pirelli à Milan, l’air conditionné, le travail de bureau… De l’autre côté, on a une temporalité différente, celle de la nature, des champs, de l’agriculture… Je me souviens qu’enfant, quand on descendait en Calabre, j’avais la sensation très forte de faire un voyage dans le temps. Et dans les terres, c’est toujours le cas. Toutes les voitures qu’on ne peut plus utiliser dans les villes, on les retrouve là-bas. On y voit des modèles qu’on voyait à Milan il y a 20 ou 30 ans…

Quel a été le point de départ de ce film ? Est-ce cette exploration du gouffre de Bifurto dans les années 1960 ?

Non. Le film est né du rapport à cette terre, plus précisément à cette montagne du Pollino, dont j'ai découvert tardivement qu'elle possédait des grottes. Mon ami Nino La Rocca, le maire du village où on a tourné Le Quattro volte, a mis des années à me parler du gouffre de Bifurto. C'est alors que j'ai découvert que ce paysage que je connaissais possédait une face cachée. J'avais la sensation de soulever un couvercle et de découvrir des secrets. Cela me semblait fascinant d'un point de vue cinématographique. Le film est vraiment né de la découverte d'une seconde strate du paysage calabrais.

Le film a une dimension presque mythologique dans sa façon de mettre en scène la grandeur de la nature et le côté microscopique de l’humanité…

Notre rapport à la planète est un thème qui m'intéresse. J'aime beaucoup l'ouverture de 2001, l'Odyssée de l'Espace. Au début, ce sont des singes, qui marchent à quatre pattes ; ils sont attachés à la Terre. Mais à partir du moment où ils apprennent à utiliser l'os, ils se relèvent. L'humanité s'est détachée de la Terre à ce moment-là. Cela me plaît beaucoup de travailler sur cette reconnexion entre l'individu et la Planète. J'ai toujours pensé que la caméra était capable de capter ce lien impalpable. Je me rends compte que j'élargis toujours plus le cadre. Et travailler avec une équipe de vrais spéléologues m'a vraiment permis d'élargir le cadre. D'ailleurs, quelquefois, l'un d'eux me disait : "Mais on ne voit rien ! Ce ne sont que des fourmis…"