François Ozon : "En tant que réalisateur, on veut tout contrôler. On veut être une sorte de dictateur"

François Ozon : "En tant que réalisateur, on veut tout contrôler. On veut être une sorte de dictateur"

Vous avez tourné un film inspiré de Fassbinder, il y a vingt ans déjà. Qu’est-ce qui vous a motivé pour ce remake ?

J'avais l'idée en tête depuis longtemps parce que je connais très bien le travail de Fassbinder. J'avais le sentiment que cette œuvre était un autoportrait de lui, de sa relation amoureuse avec Gunter Kaufmann, qui était son acteur. Pendant le premier confinement en France, je me suis demandé, comme de nombreux réalisateurs, sera-t-il possible à nouveau de faire des films comme avant ? J'ai réfléchi à un film que l'on pouvait tourner en étant confiné. J'ai pensé à ce film qui, à l'origine, était une pièce de théâtre qui se déroule dans un seul décor. C'était idéal. Mais j'ai eu un peu peur parce que c'est un film culte. C'est toujours risqué de faire l'adaptation d'un chef-d'œuvre. J'en ai parlé au metteur en scène de théâtre Thomas Ostermeier, qui a adapté des classiques de Shakespeare. Et il m'a dit : "N'aie pas peur, fais ta propre adaptation". J'ai donc décidé de changer de sexe et de changer le lieu. J'ai procédé comme un metteur en scène de théâtre qui s'approprie une pièce classique comme Shakespeare ou de Tchekhov pour en donner une vision moderne.

Redoutiez-vous de tuer votre idole ?

C'est bien de tuer ses idoles, non ? J'ai beaucoup de tendresse pour Fassbinder. Mais, en même temps, je suis conscient de sa monstruosité. Il y a cette réplique de Sidonie, son amie, qui lui dit, "Tu prétends d'être du côté des faibles dans tes films, mais, dans la réalité, tu es du côté du plus fort." Je pense que c'est la clé du personnage. En même temps, je le comprends. En tant que réalisateur, on veut tout contrôler. On veut être une sorte de dictateur. Afin de créer un monde, vous avez besoin de pouvoir et de personnes qui sont à votre service. C'est une allégorie de la situation d'un réalisateur. Mais je voulais montrer qu'on peut aussi souffrir. Ce n'est pas en noir et blanc, ce rapport de domination et de pouvoir dans le cinéma.

Qu’est-ce qui vous fascine chez Fassbinder ?

Je dirais sa liberté, sa façon de créer, son appropriation des genres. Sa capacité à travailler sans argent. À titre d'exemple, il a tourné Petra Von Kant en dix jours. Au final, c'est un beau film plein d'idées, avec des performances, étonnantes. J'aime sa puissance de création.

Votre film est trente minutes plus court que "Petra Von Kant". Pourtant, vous semblez n’avoir rien coupé de l’original.

Cela tient peut-être à la langue ou au débit des interprètes. Je pense que le rythme de Fassbinder est un peu lancinant et hypnotique. Je crois qu’on a dans ma version un rythme un plus proche de la tradition du théâtre de boulevards. Je n’ai pas l’impression d’avoir perdu l’esprit de Fassbinder. Je l’espère. Bien sûr, je souhaitais changer le genre du personnage. Et ramener l’histoire à moi, à ma propre expérience de réalisateur.

Vous faites de Sidonie un espèce de diva. Avez-vous développé le personne en pensant à Isabelle Adjani ?

Le personnage de Sidonie dans l’original n’est pas très intéressant. C’est la bonne amie. Sa fonction est de renvoyer la balle à Petra. En faisant de Peter un réalisateur, j’ai eu l’idée de faire de Sidonie une ancienne muse. C’était une façon de parler, peut-être, de ma relation avec les actrices. J’ai décidé de développer ce personnage. J’ai été très heureux quand Isabelle Adjani a accepté de le faire parce que c’est un petit rôle. Mais elle a adoré le scénario. Elle aimait la vision de l’amour de Fassbinder. Je pense qu’elle se sentait très proche de ça. Elle aime les personnages passionnés. Et je pense qu’elle s’est un peu reconnue dans cette histoire. C’est une actrice qui aime jouer sur son image. Elle a un grand sens de l’humour. C’était la première fois que je travaillais elle. Nous avons pris beaucoup de plaisir à créer ce personnage inspiré par des divas comme Marlene Dietrich. Comme actrice, Isabelle Adjani est l’équivalent d’un stradivarius.

Qu’avez-vous appris de Fassbinder, comme réalisateur ? Vous semblez avoir la même frénésie de tourner.

Un peu, oui, même si je ne suis pas capable comme lui de mettre en scène sept films par an. Mais je partage le même plaisir à faire des films. Peut-être avait-il l’intuition qu’il mourrait jeune, donc il ressentait cette urgence. Faire un film par an me convient. J’aime bien l’idée, comme chez lui, de bâtir une œuvre. Il n’essayait pas de signer un chef-d’œuvre à chaque fois. Il disait qu’il bâtissait une maison, que chaque film en était une pièce, et qu’on verrait à la fin s’il s’agit d’un château ou d’un manoir. Je suis dans cette tradition de réalisateurs comme Claude Chabrol, qui a réalisé de nombreux films. Après un certain temps, vous avez une perspective sur tout le travail. Au contraire d’un Stanley Kubrick qui avait besoin de cinq ou dix ans pour perfectionner une machine. J’aime l’idée d’aller vite, de m’exprimer, quitte à faire des erreurs. J’aime la diversité du cinéma, j’aime vivre quelque chose de nouveau et ne pas me répéter.