"Peter Von Kant" : François Ozon revisite Fassbinder

François Ozon signe un remake du classique de Fassbinder en forme d’hommage au réalisateur allemand.

"Peter Von Kant" : François Ozon revisite Fassbinder

En 1972, Rainer Werner Fassbinder présentait au festival de Berlin Les Larmes amères de Petra Von Kant, "romance saphique" précisait-on alors pour qualifier cette adaptation de sa pièce de théâtre.

Cinquante ans plus tard, François Ozon en célèbre l'anniversaire avec une adaptation libre, sélectionnée comme il se doit à la Berlinale en mars dernier. C'est la deuxième fois que le Français adapte l'Allemand (après Gouttes d'eau sur pierres brûlantes en 2000 d'après Tropfen auf heiße Steine).

L'action se déroule toujours en 1972. Le cadre change : Cologne remplace Brême. Le genre mue : Petra, styliste de renom devient Peter, cinéaste (avec Denis Ménochet en clone de Fassbinder), sa maîtresse-muse Karin devient Amir, aspirant acteur bisexuel (Khalil Gharbia). L'ancienne muse de la célébrité, Sidonie, reste une femme (Isabelle Adjani, sublime diva). Quant au domestique souffre-douleur de la drama queen (qualificatif unisexe), Marlène cède la place au non moins soumis Karl (Stéfan Crépon expressif malgré son mutisme). Hanna Schygulla, la jeune séductrice de 1972 devient la mère de Peter.

Pessimisme et tragédie

L’intrigue suit les mêmes cinq actes que l’original : Sidonie présente Amir à Peter, récemment séparé, qui s’en éprend. Il en fait sa muse et une star people. Mais la jeunesse d’Amir et sa liberté insolente provoquent la jalousie et le malheur de Peter.

"Si j'avais vu autour de moi quoi que ce soit qui puisse m'inspirer un film d'amour accompli, j'aurais peut-être eu le courage de le faire" a dit le pessimiste Fassbinder.

François Ozon ne le trahit pas : l'amour ici mène au tragique. "Tout homme tue ce qui l'aime" chante Sidonie, sur un disque qu'affectionne Peter qui médite : "l'être humain a besoin de l'autre, mais il n'a pas appris à vivre à deux". Les larmes de Peter comme celles de Petra découlent de cette synthèse des affres éternelles de l'amour.

À la théâtralité de l’original, Ozon contre-propose un rythme plus soutenu. Le huis clos est respecté mais déployé dans tout l’appartement, occasion d’atmosphères rendues par la photographie du Belge Manu Dacosse et une rigoureuse direction artistique. Le travail sur les couleurs - vives et franches - renvoie à Fassbinder et à ses modèles esthètes, Jean-Pierre Melville et Douglas Sirk.

Au jeu des références, le Français n'est pas en reste par rapport à son modèle. Midas et Bacchus, tableau de Nicolas Poussin qui décorait l'appartement de Petra est remplacé par un diptyque du martyr de saint Sébastien, devenu icône gay chez le cinéaste Derek Jarman puis chez le couple de photographes Pierre et Gilles. Reflet, aussi du martyr masochiste que s'impose Peter.

Goût du mélo

Fassbinder avait le goût du mélo. Tempéré chez Ozon, il offre un beau terrain de jeu aux interprètes. Ménochet rudoie, plastronne, cajole, séduit, s’emporte, congédie, s’enivre, danse, s’effondre, se désespère. Il est le double évident de Fassbinder. Ozon évoque à travers Amir El Hedi ben Salem et Armin Meier, deux amants de Fassbinder.

Dans la bouche de Peter, l’évocation du suicide dépasse le caractère hypothétique qu’elle avait dans celle de Petra : il y a un soupçon sur l’origine de la mort Fassbinder, à 38 ans, officiellement suite à une rupture d’anévrisme. En transformant Petra en Peter, François Ozon transfigure le matériau de Fassbinder pour en révéler toute l’essence.

Peter Von Kant Mélo De François Ozon Scénario François Ozon, librement adapté de "Les Larmes amères de Petra Von Kant" de Rainer Werner Fassbinder. Avec Denis Ménochet, Isabelle Adjani, Khalil Gharbia, Hanna Schygulla, Stéfan Crépon,… Durée 1h24

"Peter Von Kant" : François Ozon revisite Fassbinder
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