"Benoît Poelvoorde n’a pas été très présent"

Trente ans après "C’est arrivé près de chez vous", André Bonzel est de retour avec un nouveau film, où il replonge dans sa vie.

"Benoît Poelvoorde n’a pas été très présent"
©D.R.

Mercredi dernier, André Bonzel était l'invité du 50e Festival du film de La Rochelle, pour une projection spéciale de C'est arrivé près de chez vous, à l'occasion du 30e anniversaire du film culte de Belvaux, Bonzel et Poelvoorde. C'est donc de façon virtuelle que nous avons échangé avec le cinéaste français, pour évoquer son très beau second long métrage, Et j'aime à la fureur, qui sort en salles ce mercredi à Bruxelles, Liège, Namur et Charleroi.

Film de montage, mêlant les archives familiales de Bonzel et ces films amateur qu'il collectionne depuis des années, Et j'aime à la fureur est né du désir de "pouvoir enfin faire un film", après plusieurs projets avortés. "Je voulais aussi partager ma passion pour les films amateurs, qui n'intéressent pas énormément de monde, à part les sociologues, explique le cinéaste. Alors que, pour moi, ce sont de vrais objets cinématographiques. Ce sont des gens qui filment leur vie ; il n'y a rien d'équivalent cinématographiquement. C'est un peu le côté Lumière de cet instrument scientifique qui sert à enregistrer le réel et à le reproduire et qui, par-là même, encapsule le temps. De plus, les amateurs filment en général des gens qu'ils aiment. Et je trouve que les sentiments éprouvés pour les personnes restent un peu dans les films…"

Capturer un bonheur fugitif

Pour Bonzel, quand on sort aujourd'hui son téléphone portable pour capter un instant de bonheur fugitif, c'est toujours la même démarche qu'à l'époque de la pellicule… "Qu'est-ce qui nous pousse à vouloir filmer ? Selon moi, c'est pour garder les moments qu'on aime, qu'on vit. Par extension, c'est lié à la mort, au fait de savoir que ces images vont peut-être nous survivre…, réfléchit le cinéaste. Le rapport au temps m'a fasciné. Je ne me suis pas vu grandir, vieillir… Le temps passe sans qu'on s'en rende compte. Cette dimension est obsédante. Et là, justement, il y a aussi ce fait que les choses ne changent pas vraiment. L'apparence des choses, les vêtements, les voitures changent… Mais la condition humaine, même s'il y a eu des progrès sociaux, est la même. C'est ça aussi qui est fascinant. À chaque fois, quand il y a des gens sur les films, je me demande quelle était leur vie…"

Pour unir tous ces bribes d'existence, piochées dans la vie de sa famille ou d'anonymes, Bonzel a opté pour un récit autobiographique plein de fantaisie. "J'ai voulu raconter ma vie en utilisant les images des autres quand je n'avais pas les miennes, pour justement voir ce qu'il y avait de commun, d'universel, explique-t-il. Après, je raconte vraiment mes problèmes alimentaires, mon obsession des filles à l'adolescence… Je me livre. À partir du moment où on raconte sa vie, il faut être sincère."

Pour donner vie à ces images muettes, Bonzel a notamment fait appel à Benjamin Biolay. La rencontre s'est faite par l'entremise de ses coproductrices des Films du Poisson, qui avaient produit La Douleur d'Emmanuel Finkiel en 2018, superbe adaptation de Marguerite Duras par, avec Mélanie Thierry dans laquelle jouait l'acteur et musicien français, qui avait pourtant juré qu'il n'écrirait plus de musique de film. "On lui a projeté un premier bout-à-bout que j'avais monté seul, qui devait faire 2h30, en lui disant que le film serait plus court à l'arrivée. Ça lui a beaucoup plu et il m'a dit : 'Je le fais !' Ensuite, il s'est énormément investi. Il a composé plus de 65 morceaux très éclectiques : il y a du jazz, de la pop…", se félicite le réalisateur, qui a laissé carte blanche au compositeur. "Si on va chercher Biolay, il faut le laisser s'inspirer par les images. Et les images l'ont beaucoup inspiré. Au départ, il ne devait pas faire de chansons, mais comme il aimait vraiment le projet, comme on avait sympathisé, il a écrit des chansons, ce qu'il n'avait pas à faire par contrat. C'était cadeau."

Le fantôme de "C’est arrivé"

En se penchant sur sa vie, le cinéaste de 61 ans revient évidemment sur sa rencontre avec Rémy Belvaux et Benoît Poelvoorde et sur l'onde de choc provoquée par C'est arrivé près de chez vous il y a 30 ans. "Avant Cannes, j'étais convaincu qu'on tenait quelque chose, en tout cas que Benoît allait exploser, se souvient Bonzel. On tournait en pellicule. On regardait les rushes muets pour voir si c'était bien à l'image. Et même sans le son, la manière dont il bougeait était incroyable. En montant le film, on savait qu'on avait quelque chose qui tenait un peu la route. Même si, après, on ne sait jamais ; il y a plein de bons films qui passent inaperçus…" Ce ne fut clairement pas le cas pour C'est arrivé près de chez vous qui, en 1992, a créé un buzz immédiat sur la Croisette. Bonzel garde un souvenir mitigé du festival de Cannes. "C'était à la fois bien et pas bien, car le film nous échappait. Faire le film a été plus facile que savoir qu'en faire après, comment gérer la distribution… Ce qui s'est révélé par la suite une vraie catastrophe."

En effet, si Poelvoorde est devenu instantanément une star, pour ses deux compères, gérer l'après-C'est arrivé a été nettement plus délicat. "Il y a plein de choses. D'abord, pendant plusieurs années, on a eu des procès, on a essayé de récupérer l'argent qu'on n'avait jamais vu. Et puis, pendant deux ans, on a quand même fait tous les festivals de la planète. On a beaucoup voyagé. Quand on est allé à New York, c'est la première fois que Benoît prenait l'avion. Ça a pris du temps. Après, c'est compliqué. À un moment, je suis parti aux États-Unis. Et puis le temps a passé. J'ai essayé de monter des projets qui ne se sont pas faits. J'ai fait des enfants. Et comme j'étais inexistant aux yeux de mon père, j'ai voulu ne pas reproduire cela et être près de mes enfants. Pour moi, les choses arrivent comme elles sont. Peut-être n'ai-je pas eu assez de désir pour faire des films. Pour ça, il faut se battre… À un moment, j'avais un projet avec Benoît qui ne s'est pas fait. Et Benoît n'a pas été très présent…", regrette André Bonzel.

Trente ans plus tard, la relation entre les deux anciens potes est toujours assez "compliquée". "C'est très changeant… Ça dépend de son état et des circonstances. On peut autant se tomber dans les bras que s'engueuler. J'étais allé le voir pour lui emprunter de l'argent pour numériser les films. Je lui avais montré un petit bout d'essai. Et il m'avait encouragé à le faire. Il m'a prêté un peu de sous, qu'il n'est pas près de revoir d'ailleurs… Mais pas la somme qu'il m'avait dite…"

Alors qu'aujourd'hui, la gestion des droits de C'est arrivé près de chez vous est enfin clarifiée et que le film est à nouveau visible (notamment sur Prime Video), André Bonzel entend bien donner une seconde vie au film culte du cinéma belge. "On va le restaurer. Le négatif original caméra a été perdu. Le labo en Hollande, le seul labo qui faisait du noir et blanc, a fait faillite. Dans ce cas-là, le labo vous envoie un courrier vous demandant de venir récupérer le matériel. Comme on n'avait pas vraiment de société de production, je crois que la lettre est arrivée chez Benoît et on ne l'a jamais reçue… Mais on a le gonflage 35 mm, qui est chez Éclair et qu'on va restaurer, puis refaire un scan numérique de bonne qualité. On va voir avec qui on le fait, mais il faut le faire pour que le film soit pérennisé… On voulait le faire pour les 30 ans, mais comme j'étais pris avec mon film, on n'a pas eu le temps", confie le réalisateur, en se réjouissant d'une future ressortie du film en salles. Car "c'est sur grand écran qu'il faut le voir !"