"Tori et Lokita": les frères Dardenne sont de retour en grande forme avec un drame intense, prix spécial du 75e anniversaire du Festival de Cannes

En mai dernier, Luc et Jean-Pierre Dardenne présentaient leur 10e film à Cannes, le neuvième en Compétition. Et comme chaque fois ou presque, ils se sont retrouvés au palmarès, décrochant un prix spécial du 75e anniversaire créé spécialement pour eux par le jury de Vincent Lindon, après leurs deux Palmes d'or pour Rosetta en 1999 et Le Fils en 2005.

Drame vibrant, Tori et Lokita nous plonge au cœur de la clandestinité, mettant en lumière une réalité invisible aux yeux de la société belge. Le film s'ouvre sur une scène magistrale, profondément violente. Face caméra, Lokita (Joely Mbundu) subit un interrogatoire en vue d'obtenir des papiers. On lui pose des questions précises sur le Bénin, pour savoir si le petit Tori (Pablo Schils), avec qui elle est arrivée en Belgique, est bien son frère. La jeune fille paraît déstabilisée, hésite. L'interrogatoire s'arrête. Elle rejoint le jeune garçon dans leur centre d'accueil.

On retrouve Tori et Lokita un peu plus tard dans les cuisines lugubres d’un resto italien, auprès du "chef", pour qui ils dealent herbe et cocaïne dans les rues de Liège. Lokita espère ainsi pouvoir envoyer un peu d’argent à sa mère au pays mais, dans le même temps, elle est pressée par son passeur (Marc Zinga) de rembourser sa dette…

Tension permanente

Pas de doute, avec Tori et Lokita, on est dans l'univers familier des frères Dardenne, celui de la précarité à Liège. Pourtant, après deux films un peu moins percutants ( La Fille inconnue et Le Jeune Ahmed ), les cinéastes retrouvent l'inspiration, en s'intéressant au lien puissant qui unit deux jeunes migrants venus tenter leur chance en Belgique. Deux personnages totalement "dardenniens", toujours dans l'action, en mouvement, qui n'ont jamais le temps de se poser ou de réfléchir tant l'existence est cruelle avec eux.

Le point de vue est strict : on ne suivra que ces deux êtres dans leurs difficultés au quotidien pour survivre et tenter de mener une vie digne. Une expérience d'une rare intensité pour le spectateur. Le film ne dure même pas une heure et demie et jamais la tension ne retombe. Plus que jamais, les Dardenne visent l'épure. Pas de gras, pas de sentimentalisme, Tori et Lokita est entièrement tendu vers le drame qui se noue, grâce à un scénario magnifiquement construit, où chaque élément s'imbrique comme les pièces d'un puzzle infernal…

Si la réalité décrite par Luc et Jean-Pierre Dardenne est dure, sordide, il n'y a aucune place pour le voyeurisme chez eux. Si leur cinéma est frontal, naturaliste, ils adoptent un point de vue moral sur leurs personnages, toujours dignes dans leur combat, dans leurs rêves. "Quand j'aurai mes papiers, je ferai ma formation d'aide ménagère et on vivra tous les deux dans un appartement", dit Lokita à son petit frère… Mais même les rêves les plus humbles sont difficiles à atteindre quand, clandestins, on subit une pression constante venue de toutes parts : de l'administration, de la police, du passeur, du dealeur, de la famille restée au pays… La seule humanité pour Tori et Lokita réside dans ce lien si fort qui les unit et qui leur a permis de surmonter tant d'épreuves. Jusques à quand ?

Tori et Lokita Drame Scénario et réalisation Jean-Pierre Dardenne Photographie Benoît Dervaux Montage Marie-Hélène Dozo Avec Joely Mbundu, Pablo Schils, Marc Zinga, Claire Bodson… Durée 1h24.

"Tori et Lokita": les frères Dardenne sont de retour en grande forme avec un drame intense, prix spécial du 75e anniversaire du Festival de Cannes
©D.R.