À Venise, Jafar Panahi propose l'autoportrait d’un cinéaste iranien

Vendredi après-midi, Jafar Pahani a séduit la 79e Mostra de Venise avec "No Bears", une mise en abîme courageuse de sa situation personnelle de cinéaste empêché de tourner par le régime.

Hubert Heyrendt, à Venise
À Venise, Jafar Panahi propose l'autoportrait d’un cinéaste iranien
©Mostra

Vendredi, en cette dernière journée de Compétition au Festival de Venise, Jafar Panahi a de nouveau impressionné par son courage, dans son nouveau film No Bears***. Vingt-deux ans après avoir obtenu le Lion d'or pour Le Cercle, le cinéaste iranien était de retour sur le Lido avec une évocation de sa situation de cinéaste empêché. De nouveau arrêté en juillet dernier pour avoir soutenu son collègue et ami Mohammad Rasoulof (Ours d'or à Berlin en 2020 pour There is No Evil), Panahi n'a évidemment pas pu faire le déplacement à Venise. Emprisonnés, les deux cinéastes ont néanmoins envoyé une lettre ouverte aux organisateurs de la Mostra, où ils déclarent notamment: "Nous créons des œuvres qui ne sont pas des commandes, c'est pourquoi ceux qui sont au pouvoir nous voient comme des criminels."

Cela fait près de 20 ans — notamment depuis son film Offside en 2006 — que Jafar Panahi est l'une des bêtes noires des autorités iraniennes. En 2010, le cinéaste a été condamné pour "propagande contre le régime"à six ans de prison et à 20 ans d'interdiction de tourner et de donner la moindre interview. Contournant les règles de la censure, Panahi a pourtant continué à faire des films, envoyés parfois clandestinement aux grands festivals: This is Not a Film en 2011, Closed Curtain en 2013 (meilleur scénario à Berlin), Taxi Téhéran en 2015 (Ours d'or à la Berlinale) et 3 Faces (meilleur scénario à Cannes).

À Venise, Jafar Panahi propose l'autoportrait d’un cinéaste iranien
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Un cinéaste résigné

Après quatre années de silence, Jafar Panahi offre avec No Bears une magnifique mise en abîme de sa situation. On le retrouve dans un petit village à la frontière turque. De l'autre côté de celle-ci, son équipe tourne, son sa direction à distance, un film mettant en scène deux dissidents iraniens installés en Turquie qui tentent d'obtenir de faux passeports pour rejoindre l'Europe. Aux problèmes de connexion avec son équipe, s'ajoutent pour le cinéaste les troubles que cause sa présence dans ce petit village reculé. Affable, le citadin n'en est pas moins confronté à des traditions locales qui lui échappent… Et il se retrouve, malgré lui, au centre d'un conflit qui ne cesse de gonfler parmi les villageois.

Comme toujours empreint d'une profonde humanité, No Bearsutilise l'autofiction avec une grande intelligence pour mettre en scène la difficulté pour un cinéaste de travailler en Iran, mais aussi la tentation de l'exil. La scène, où on voit Panahi hésiter à traverser poser un pied sur le sol turc, est profondément touchante. Mais le cinéaste a choisi de rester en Iran pour dénoncer, de l'intérieur, la fermeture du régime. Dépassant son cas personnel, le cinéaste fait aussi l'observateur d'une société corsetée par des traditions d'un autre âge. D'une société enfermée dans la peur et la paranoïa — tout comme le montrait, jeudi, Vahid Jalilvand dans Beyond the Wall.

Mais ce qui frappe dans No Bears, c'est une forme de résignation de la part de Jafar Panahi. Là où, dans Taxi Téhéran, le réalisateur utilisait l'humour pour dénoncer sa situation, c'est cette fois la peur qui domine. Dans un film marqué par un grand sens du tragique…

À Venise, Jafar Panahi propose l'autoportrait d’un cinéaste iranien
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No Bears Drame Scénario et réalisation Jafar Panahi Photographie Amin Jafari Montage Amir Etminan Avec Jafar Panahi, Naser Hashemi, Vahid Mobaseri Bakhtiar Panjei Mina Kavani… Durée 1h47

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©Cote LLB
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