« Tout le monde aime Jeanne » réunit Blanche Gardin et Laurent Lafitte dans une comédie réjouissante

Tout le monde a toujours aimé Jeanne. Aujourd’hui, elle se déteste. Surendettée, elle doit se rendre à Lisbonne et mettre en vente l’appartement de sa mère disparue un an auparavant. A l’aéroport elle tombe sur Jean, un ancien camarade de lycée fantasque et quelque peu envahissant. La réalisatrice Céline Devaux allie gravité et légèreté avec un sens du comique qui fait mouche. Blanche Gardin et Laurent Lafitte forment un duo irrésistible et hilarant dans les rôles de deux êtres qui affrontent la vie avec leur gaucherie et leurs fêlures, mais aussi une incroyable tendresse. Interview avec la réalisatrice Céline Devaux.

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« Tout le monde aime Jeanne » réunit Blanche Gardin et Laurent Lafitte dans une comédie réjouissante
©LLB

Après vos courts métrages d’animation primés un peu partout (aux Cesars, au Festival de Venise…), comment s’est fait le passage au long métrage ?

C’est tout d’abord la rencontre avec Sylvie Pialat qui s’est faite par un heureux concours de circonstances. Elle a été désignée comme ma « marraine » à la fête du court métrage : une évidence immédiate. Pour mon premier film, j‘avais envie de parler d’expatriation - parce que c’est lié à ma vie personnelle (je n’ai pas grandi en France). Je voulais aussi parler de l’inquiétude individuelle qui nous concerne tous (comment je me comporte, suis-je une bonne personne, comment me libérer de toutes les réflexions toxiques qui m’habitent) dans un monde d’inquiétude universelle (comment vivrons-nous dans vingt ans, quelle capacité d’action ai-je dans ce monde en déréliction). Nous sommes dans un monde où l’information est omniprésente, dans un état de vigilance permanent. Le pire c’est qu’on s’habitue presque à ça.

En fait, si on analyse la situation, c’est quasiment la définition clinique de la dépression : se lever, savoir que tout est merdique et n’avoir aucune possibilité d’agir.

Toutes ces inquiétudes sont portées par Jeanne, qu’on découvre pourtant au départ comme une super héroïne des temps modernes…

Oui, elle fait un métier irréprochable. On pourrait même dire qu’elle fait LE métier le plus honorable d’aujourd’hui puisqu’elle veut sauver la planète ! Sauf qu’elle va faillir à sa mission, et que cet échec va tout mettre en désordre dans sa vie.

Faillite de la championne ?

Oui, exactement. La seule solution à ses problèmes est d’aller à Lisbonne pour vendre l’appartement de sa mère, morte il y a un an. Une ville qu’elle a connue adolescente, mais qui entretemps a été dévorée par la crise puis le tourisme de masse. En même temps c’est une ville magnifique dont Jeanne n’arrive pas à profiter.

L’angoisse a un effet particulièrement diabolique : elle nous prive de nos sens. On ne voit plus le beau, on ne sent plus la joie. C’est un système de vide, de glissement de la réalité. Et la splendeur extérieure d’un lieu, si on ne la ressent pas, ne fait que confirmer ce vide intérieur. On en viendrait presque à souhaiter être dans un endroit laid, qui serait à l’image de notre esprit.

Vous aviez Blanche Gardin en tête au moment vous écrivez le personnage de Jeanne ?

Pas au départ. Je ne savais pas qui allait jouer Jeanne, ce qui était un frein à l’écriture. Puis je me suis mise à imaginer Blanche dans la peau de Jeanne, sans savoir si elle allait accepter le rôle et ça a tout débloqué. Le fait qu’elle existe et qu’elle soit si brillante me suffisait, me motivait. Finalement on s’est rencontrées, elle a lu le scénario, elle l’a aimé, elle a fait plein de remarques évidemment géniales. Qu’elle ait accepté de faire le film, cela a été pour moi un cadeau. Blanche a une sobriété de jeu admirable, elle a proposé quelque chose qui était totalement au service du film et du personnage.


Double cadeau quand Laurent Lafitte rejoint le casting ?

Absolument. Laurent Lafitte dans le rôle d’un mec à la Lebowski, c’était très intéressant ! La complicité avec Blanche a été tout de suite palpable, leur union est naturelle à l’écran. Laurent a un spectre de jeu humoristique énorme, ça passe aussi par le corps, par les pauses, par les temps, les silences. Il ne fallait pas tomber dans le grotesque. Jean a tout de même une allure outrée : sa chemise à manches courtes, sa ceinture mal bouclée,ses lunettes de pin-up. Avec tout ça sur le dos, il fallait être très sobre pour que ça marche ! Jean est un peu la personne que j’aimerais être moi-même. Il est libre, il admet sans détours que la vie c’est difficile, que travailler c’est pas son truc, il parle de ses problèmes mentaux sans aucun complexe ni aucune honte. Il n’a pas peur, contrairement à Jeanne qui a peur de tout. Elle est bizarre cette expression qui dit que l’amour se passe de mots, alors que les gens assez courageux pour parler d’amour sont justement irrésistibles ! Je voulais vraiment que Jean soit comme ça. Au début, ça agace Jeanne mais petit à petit, ça la soulage : il parle pour deux, il lui fait cadeau de tous ces mots qu’il n’a pas peur de prononcer.

D’où l’idée de ce « petit fantôme » animé ?

Ce petit fantôme a dû venir d’un rêve… C’est une créature chevelue, ni homme ni femme, qui harcèle Jeanne toute la journée. Une sorte de représentation de la honte. C’est aussi la mémoire de toutes les voix entendues qui s’accumulent dans le cerveau de Jeanne. Les longs cheveux, ça me faisait d’abord rire, mais ça me permettait surtout de transformer ce petit fantôme, de jouer avec son apparence. J’avais envie de raconter ce qui se passe dans la tête de cette femme qui perd complètement pied. C’est aussi un ressort comique énorme, parce qu’on peut jongler entre ce qu’elle dit et ce qu’elle pense vraiment.


Quelle est votre technique d’animation ?

J’ai la même technique depuis que j’ai commencé à faire des films : je fais tout à la main, je dessine avec de la peinture acrylique ou des feutres sur une feuille transparente. Sous cette feuille, j’ai une tablette lumineuse, et au-dessus, un appareil photo. Je dessine sur cette surface qui me permet de gratter la peinture, de faire évoluer le même personnage sur un même support et d’improviser.

Toutes les infos sur le film : https://www.cineart.be/fr/films/tout-le-monde-aime-jeanne