"Slumberland" : le rêve tape-à-l’œil de Netflix

La plateforme s’approprie un classique de la bande dessinée américaine.

Flip (Jason Momoa) guide la petite Nemo  (Marlow Barkley) au royaume des songes.
Flip (Jason Momoa) guide la petite Nemo (Marlow Barkley) au royaume des songes. ©2022 Netflix, Inc.

Les puristes vont hurler : Netflix a passé à la moulinette contemporaine des genres, des effets spéciaux et des stars le classique sinon chef-d’œuvre absolu de la bande dessinée.

Nemo est tombé pour la première fois au royaume des songes (et de son lit) le 15 octobre 1905, dans les pages du New York Herald. Planche dominicale après planche, il vivra chaque nuit des aventures, à la fois merveilleuses et angoissantes, au Pays des Songes (Slumberland) où l’a convoqué la princesse du lieu, fille du roi Morphée. Invariablement, cette tranche de rêve se termine par le réveil, souvent brutal, du "Petit Personne" (Nemo).

Les bandes dessinées n’ont pas encore dix ans qu’elles sont mises sens dessus dessous par le père de Nemo, Winsor McCay (1867-1934), homme de théâtre, graphiste de génie et pionnier de la bande dessinée et du dessin animé.

Little Nemo in Slumberland explore toutes les possibilités expressives du média, dont McCay repousse déjà les limites. Mâtiné d’Art nouveau, peinture onirique d’un New York flamboyant, Little Nemo exploite aussi les progrès de l’imprimerie, avec ses mises en couleurs chatoyantes.

Les besoins de Netflix

Un peu plus d’un siècle plus tard, Netflix modernise le matériau à l’aune de ses besoins et des exigences de l’industrie hollywoodienne.

La plateforme de streaming, bien moins lotie que son concurrent Disney en la matière, cherche à développer son catalogue familial. L’ère étant aux IP (les propriétés intellectuelles, soit des "marques" déjà connues), Netflix sort cet hiver de son chapeau quelques figures cultes.

La semaine qui vient voit ainsi débouler le vénérable Nemo – l’équivalent américain du Petit Prince de Saint-Exupéry – suivi dès le 23 novembre de Mercredi, la série de Tim Burton consacrée à l’adolescente gothique de la Famille Addams, autre œuvre culte de l’édition enfantine américaine.

À lire : Netflix : être ou ne pas être au cinéma ?

Nemo devient une fille (Marlow Barkley). Son excentrique compagnon et guide au pays des rêves, Flip, est incarné par l’imposant Jason Momoa alias Aquaman alias Declan Harp (la série Frontier). Quant à Imp, figure stéréotypée et racisée du primitif de vaudeville, désormais indélicate, il est remplacé par un cochon en peluche qui prend vie dans les rêves de Nemo. Soit.

L’intrigue prend un tour plus personnel. Nemo a perdu son père, gardien de phare qui l’élevait dans la solitude d’une île. L’orpheline est recueillie dans une grande ville anonyme et austère par son oncle Philip (Chris O’Dowd), célibataire bien intentionné mais maladroit avec les enfants et qui ne voyait plus son frère depuis des années.

Désemparée, Nemo rêve du monde merveilleux que lui racontait son père chaque soir. Elle y rencontre même Flip, le personnage excentrique qui en était le héros. Convaincue qu’elle peut retrouver le double onirique de son père à Slumberland, Nemo suit Flip de plus en plus loin dans un univers qui recèle des dangers bien réels.

Doté d’un budget de blockbuster (150 millions de dollars…), Francis Lawrence (Je suis une légende, Hunger Games : L’embrasement, Hunger Games : La Révolte) en met plein la vue avec un festival d’effets spéciaux.

Terne et sans personnalité

Mais sa modernisation de Nemo est bien moins pertinente que celle de McCay, qui truffait ses planches de références aux grands courants stylistiques et architecturaux de son temps. Si la jeune Marlow Barkley évoque dans ses meilleurs moments les débuts gracieux de Saoirse Ronan, Jason Momoa court derrière la reconversion de Dwayne Johnson ou du Jack Sparrow de Johnny Depp.

Le marchand de sable Lawrence accumule les séquences tape-à-l’œil à la direction artistique douteuse. Son Slumberland ressemble à la ville où échoue sa petite héroïne : terne et sans personnalité, aux antipodes de la poésie débridée et avant-gardiste de son modèle dont le charme résidait dans son refus de toute morale.

La Petite Nemo et le Monde des rêves | Slumberland Conte fantastique De : Francis Lawrence. Scénario : David Guion et Michael Handelman d’après l’œuvre de Winsor McCay. Avec Marlow Barkley, Jason Momoa, Kyle Chandler, Chris O’Dowd,… 2h Sur Netflix à partir du 18 novembre

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étoiles Arts Libre cinéma ©LLB