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"A Ciambra": Calabre année zéro

Fernand Denis

Publié le - Mis à jour le

Jonas Carpignano précipite le spectateur dans une famille gitane dans cette tentative de néorealisme 2.0.

Comme la caméra des Dardenne, celle de Jonas Carpignano colle à la peau de son personnage, elle ne le lâchera jamais de tout le film. Il s’appelle Pio, il doit avoir 14 ans, il a un visage d’enfant, il voudrait être un homme, c’est un adolescent.

Un adolescent pas vraiment comme les autres, car son environnement est très singulier. Il vit avec sa famille très nombreuse dans une maison à proximité d’une décharge. Alors qu’il s’acharne à faire démarrer une moto jouet, des enfants s’agitent autour de lui. L’un n’a pas cinq ans, la clope au bec, il rudoie les filles deux fois plus grandes et trois fois plus âgées que lui. Pio est un gitan dont le grand-père avait la "strada" pour maison, mais dont la famille s’est sédentarisée dans ce coin paumé de la Calabre. Elle survit en recyclant les déchets de la société et en volant les plus nantis qu’eux.

La police passe régulièrement. Et comme elle vient d’embarquer son père et son grand frère - son modèle -, Pio se prend pour l’homme de la maison. Il n’y a plus personne pour l’empêcher de faire des coups d’autant que la famille a besoin d’argent. Cependant, sa puissante motivation est entravée par son incompétence et ses phobies qu’il compense par sa volonté et une ouverture aux autres, notamment ce migrant burkinabé avec lequel il s’est lié d’amitié.

Deuxième film de Jonas Carpignano, "A ciambra" est simultanément une fiction et un documentaire. La fiction met en scène un rite d’initiation, les étapes que Pio va devoir franchir pour devenir un homme. Des épreuves plus morales que physiques destinées à durcir son cœur, le métamorphoser en marbre, histoire de le rendre insensible et de le fixer fermement à sa communauté. Toutefois, ce jeune protégé de Scorsese ne maîtrise pas toujours le rythme. Quand on voit l’intensité de la tension dramatique atteinte dans le dilemme final, on regrette les moments où il se regarde filmer et ses envolées oniriques bancales.

Il est autrement plus percutant du côté documentaire quand il précipite le spectateur au cœur d’une authentique famille gitane - leurs visages ne mentent pas -, chacun jouant son rôle. Une plongée dans laquelle on ne masque ni leurs principes éducatifs, ni la nature de leurs activités. Une authenticité qui donne au récit toute sa puissance.

Jonas Carpignano pratique un néoréalisme du XXIe siècle, avec toute son âpreté, une fébrilité de mise en scène et une touche de voyeurisme qui met mal à l’aise. "A Ciambra" est une expérience troublante et désespérante, comme pouvait l’être "Allemagne, année zéro", Pio comme Edmund marchent sur les décombres de la société.

© D.R.

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