A History of Mafia

A History of Mafia
© 2006 FOCUS FEATURES

Cinéma

Hubert Heyrendt

Publié le - Mis à jour le

Enceinte jusqu'au cou, une très jeune fille débarque chez un pharmacien, l'implorant de l'aider. Terrassée de douleur, elle s'écroule dans une flaque de sang. On la retrouve à l'hôpital. L'inconnue n'a pas survécu mais son bébé est en vie. Bouleversée par cette tragédie, son accoucheuse, Anna (Naomi Watts), va rechercher l'identité de la jeune fille en se basant sur son journal intime, écrit en russe, et sur une carte de visite d'un restaurant russe chic. Elle y rencontre le propriétaire, Semyon, vieil homme charmant qui se propose de l'aider. Elle vient de mettre le pied où elle n'aurait pas dû. Car le brave Semyon (extraordinaire Armin Mueller-Stahl) est à la tête d'une puissante organisation mafieuse...

La marque d'un grand réalisateur est sans doute de parvenir à faire sienne une histoire qui ne l'était pas en première instance. Depuis quelques années, David Cronenberg a, en effet, changé de cap, travaillant sur des scénarios écrits par d'autres. Ici, il tourne un vieux script de Steven Knight (à qui l'on devait déjà "Dirty Pretty Things"). Pourtant, on jurerait qu'"Eastern Promises" est la suite d'"A History of Violence". Le cinéaste parvient, en effet, à rapprocher ces deux récits, à leur apporter une véritable cohérence.

Pour ce faire, il a évidemment choisi de travailler à nouveau avec Viggo Mortensen, lui offrant un personnage similaire. En effet, son Nikolaï, le chauffeur de Kirill (Vincent Cassel), fils du parrain, cache lui aussi un secret derrière son visage impassible. Ici encore, ce secret, lié intrinsèquement à la violence, va venir rendre impossible l'amour. Car face à son héros, Cronenberg place une fois encore une figure d'innocence pervertie, Naomi Watts succédant à Maria Bello.

Une violence métaphysique

Le génie de Cronenberg, c'est de parvenir à dépasser, par sa mise en scène exigeante, le cadre strict de son récit. Si "Eastern Promises" décrit de manière très réaliste un milieu, celui de la mafia russe londonienne, on sent bien que ce n'est pas vraiment cela qui intéresse le cinéaste canadien, mais bien les questions philosophiques qu'implique la violence. Depuis "Crash", Cronenberg en a fait le coeur de sa réflexion. S'il flirte sans cesse avec l'esthétisme, c'est uniquement pour forcer le spectateur à se placer dans une position inconfortable de voyeur. C'est particulièrement frappant dans la scène centrale du sauna. Totalement nu, Mortensen y combat à mains nues deux gros bras turcs. La scène est une véritable chorégraphie. Pourtant, elle choque les esprits. Et c'est bien là la force du cinéma de Cronenberg de rendre à la violence toute sa cruauté, tout en acceptant la fascination qu'elle exerce sur chacun d'entre nous... Soit une approche adulte, radicalement différente de ce qu'Hollywood nous propose à longueur d'actioners.

En effet, chez Cronenberg, la violence n'est qu'une porte d'entrée pour étudier les tréfonds de l'âme humaine. C'est ce qui rend son cinéma si profond, si puissant. Chez lui, chaque scène acquiert une force incroyable par l'attention portée à la création d'images évocatrices. Pourtant, point d'intellectualisme chez Cronenberg. Son cinéma parle à nos tripes, à nos corps. Obsédé depuis toujours par la métamorphose - de "La mouche" au "Festin nu", en passant par "eXistenZ" -, le cinéaste triture les corps, les malmène pour tenter d'en dégager leur spécificité humaine, la douleur. Cette métamorphose trouve ici une nouvelle illustration dans le corps de Viggo Mortensen, couvert de tatouages. Ce qui vaut sans doute la plus belle scène du film, lorsque Nikolaï est intronisé membre de la mafia...

Avec "Eastern Promises", Cronenberg signe un film a priori assagi, même s'il se montre plus sombre que jamais, maniant l'ambiguïté avec une maestria impressionnante. Du fantastique, le cinéaste a conservé tous les questionnements, mais les place dans un contexte réaliste. Il n'en est que plus impressionnant...

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