Ce samedi, Kelly Reichardt et Philippe Garrel ont réchauffé le cœur de la Berlinale avec First Cow et Le Sel des larmes, deux films très différents mais portés par une même vision humaniste.

Ce samedi, les choses sérieuses ont réellement débuté en Compétition à Berlin. Il aura en effet fallu attendre le troisième jour de festival pour se mettre sous la dente quelque chose d’un peu consistant en termes de cinéma. Si El Profugo de l’Argentine Natalia Meta et Volevo nascondermi de l’Italien Giorgio Diritti n’ont pas démérité vendredi, ils ne peuvent rivaliser avec First Cow, l’un des films les plus attendus de cette 70e Berlinale et qui n’a pas déçu.

Absente des radars (belges) depuis Night Moves en 2013, Kelly Reichardt retrouve ici son cher Oregon, pour un western inattendu, dont la cinéaste indépendante pervertit totalement les codes pour relire sous un autre jour le mythe fondateur américain. Comme elle l’avait déjà fait, mais très différemment, dans Meek’s Cutoff, en 2010.

Amitié dans l'Ouest

Sur une rivière, passe un bruyant navire marchand. Sur la rive, une femme se promène avec son chien dans la forêt. Soudain, celui-ci se met à fouiller la terre, mettant au jour un crâne humain. Sa propriétaire continue de creuser et finit par déterrer deux squelettes, allongés côte à côte. Le plan suivant, un homme en guenilles ramasse des girolles dans un sous-bois. C’est Cookie (John Magaro), un jeune homme chargé de cuisiner pour une petite équipe de trappeurs tentant leur chance dans l’orpaillage en Oregon. Une nuit, Cookie tombe sur un Chinois complètement nu (Orion Lee), poursuivi par une bande de Russes... Les deux hommes se lient d'amitié.

Coscénariste, réalisatrice mais aussi monteuse de son film, Kelly Reichardt passe, sans crier gare, du présent au passé. C’est simple, propre, net. Nous voilà plongés au cœur d’un récit à la fois âpre, tant les conditions de vie des pionniers pouvaient être dures dans l'Ouest américain au XIXe siècle, mais étonnamment chaleureux. First Cow (soit la première vache à lait introduite sur ce territoire sauvage de l’Oregon, qui aura un rôle capital dans le récit) est en effet une histoire d’amitié entre deux hommes de cultures différentes mais de même condition. Lesquels vont se serrer les coudes pour faire face à l’adversité et survivre ensemble.

Western solidaire

Cet accent mis sur l’humanité des personnages et de leur relation permet à Kelly Reichardt de pervertir les codes du western, comme elle l’avait déjà fait dans Meek’s Cutoff,. S’il s’agissait alors de dénoncer une Amérique s’abandonnant à l’inconnu (au lendemain de deux présidences Bush marquée par les guerres en Irak et en Afghanistan), la cinéaste propose dans First Cow une lecture tout aussi politique du mythe fondateur américain, mais très différente. L’heure est en effet, semble-t-elle plaider, à un retour à des idéaux humanistes et à tourner le dos à l'individualisme forcené sur lequel s'est construite l'Amérique. Une tonalité qui n’est pas sans rappeler celle de Jacques Audiard dans The Brothers Sisters en 2018.

Au passage, Reichardt continue de creuser son exploration de l’Oregon, États du nord-ouest américain qu’elle filme depuis ses débuts. Tout en retrouvant Jonathan Raymond, l’auteur du roman The Half-Lifepublié en 2004 et dont est tiré First Cow, mais aussi le coscénariste de quasiment tous ses films. Sauf son dernier en 2016, le magnifique Certain Women, adaptation d’un recueil de nouvelles de Maile Meloy restée inédite en Belgique.

Côté mise en scène, on retrouve, comme dans Night Moves, ce goût pour les scènes nocturnes et cette grande attention à la nature, aux animaux. Une nature dure, mais qui sait pourtant se montrer généreuse (notamment en nourriture, thème qui traverse tout le film) avec ceux qui la respectent au lieu de l’exploiter. Il y a en effet dans First Cow, notamment par la présence des peuplades indiennes, pas encore décimées par le génocide et qui tentent de vivre en harmonie avec les nouveaux arrivants, une sensation de Paradis Perdu. Renforcée par la première image, au présent, du film, montrant un monstre d’acier remontant le cours d’un fleuve perdu au milieu d’un paysage aride, quasi mort.

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Les chagrins d’amour de Garrel

Autre grand nom du cinéma d’auteur à faire son entrée en Compétition ce samedi soir, Philippe Garrel présentait, lui, Le sel des larmes. Les rues de Paris, le noir et blanc, des jeunes gens amoureux. En un instant, on a compris qu'on est chez le plus intemporel des cinéastes français. Et comme Kelly Reichardt, Garrel n'hésite pas à nager à contre-courant, optant, lui aussi, pour une histoire simple et pour le premier degré. Et qui, à part lui, peut encore utiliser une voix off littéraire, à la troisième personne du singulier et au passé simple, pour faire avancer son récit: « Le lendemain, Luc passa son examen à l’école Boulle. » Garrel n’a jamais fermé le chapitre de la Nouvelle Vague. Et alors? Ses films, quintessence jusqu’à la caricature du cinéma français, sont souvent touchés par une forme de grâce intemporelle.

Le sel des larmes raconte l’histoire de Luc (Logann Antuofermo). La trentaine, cet élégant jeune homme monte à Paris pour passer un examen dans une prestigieuse école d’ébénisterie. En attendant le bus, il demande son chemin à Djemila (Oulaya Amamra). Sur le trajet, les regards se croisent, s’attardent. Ils descendent à Mairie de Montreuil. « Attends, je viendrai te chercher à la sortie de ton travail. » C’est beau, limpide, émouvant comme une première rencontre... Sauf que, une fois rentré chez son père menuiser (André Wilms) en province - chez Garrel, on n’est jamais passé aux "régions" -, dans le Nord, le doux Luc renoue avec Geneviève (Louise Chevillotte), un ancien amour de jeunesse... "Sa lâcheté avait tranché en faveur de Genevièe, sans qu'il l'eut vraiment décidé..."

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L'honnêteté des sentiments

Si les sentiments sont purs chez Garrel, le regard du cinéaste est d’une honnêteté désarmante. Son personnage est lâche, inconséquent, semble condamné à faire souffrir les filles, mais sans le vouloir, sans méchanceté, presque malgré lui... Ce que filme le vieux cinéaste, avec une éternelle jeunesse, ce sont en effet des histoires d’amours plurielles, autant que des chagrins d’amour.

Artisan du 7e Art (comme son personnage, qui rêve de devenir ébéniste), Philippe Garrel est un cinéaste inégale. Le Sel des larmes est un bon cru et a d’ailleurs été applaudi par une partie de la presse internationale à Berlin. Mais moqué par l’autre, se désespérant de voir le cinéaste faire sans cesse le même film. Alors oui, c’est toujours la même histoire. Mais quoi de plus universel que l'amour? Et l'on retrouve immanquablement le rapport au père (André Wilms, bouleversant, prend le relais de Maurice Garrel, le père du cinéaste décédé en 2011). Mais cela s’appelle peut-être avoir avoir un style.

« Luc regarda le ciel. Et comme il était athée, il sut que son papa n’était pas au ciel. Mais que, simplement, il ne serait plus jamais là. » Si l’on est sensible à la petite musique garrelienne, Le Sel des larmes est un film à la fois drôle, intelligent et bouleversant.

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