Budapest, 1973, dans un café poussiéreux, une rencontre entre deux espions tourne mal : un agent britannique est abattu. Face à ce fiasco, le patron du MI6, Control (John Hurt), est mis sur la touche, de même que son fidèle lieutenant George Smiley (Gary Oldman). Ce dernier est cependant rapidement rappelé par le gouvernement, qui lui demande de mener une mission secrète pour dénicher la taupe qui se cache au plus au niveau du Cirque, surnom des bâtiments londoniens du MI6...

Roman-fleuve, "La taupe" avait déjà fait l’objet d’une adaptation télévisée en 7 épisodes en 1979. Depuis, les temps ont changé; la guerre froide s’est close avec la chute de mur de Berlin. Pour cette nouvelle adaptation, resserrée sur deux heures, Tomas Alfredson et ses scénaristes britanniques étaient donc forcés de prendre une autre direction. Si l’intrigue semble a priori éminemment complexe, elle n’apparaît finalement qu’accessoire pour le cinéaste suédois. Ce qui compte, c’est la dimension tragique du récit. "La taupe" ne met en effet pas en scène les rivalités avec l’Est, mais questionne la société britannique et occidentale. Et, plus largement la nature humaine, en explorant des thèmes universels : amitié, loyauté, trahison

Smiley mène son enquête, déplace ses pions sur son échiquier ("Tinker Tailor Soldier Spy" pour "rétameur", "tailleur", "soldat" et "espion") pour débusquer la taupe. Laquelle ne pourra qu’être un proche, quelqu’un avec qui il travaille depuis dix ou vingt ans. Pour mettre l’accent sur cette dimension intime de l’enquête, le scénario ajoute très habilement un flash-back absent du roman : une fête de Noël des membres du MI6, sur laquelle le film revient régulièrement. L’occasion de sonder, par petites touches sensibles, les hommes derrière les agents. Toute trahison ne sera dès lors pas seulement celle d’un agent double vis-à-vis de son pays mais d’un homme vis-à-vis de ceux qui l’ont aimé...

Dans ce contexte, "La taupe" se présente comme le parfait anti-James Bond. Si l’action est présente, elle l’est sous la forme d’accès de violence crus, froids, jamais pour mettre en valeur les qualités physiques de ses personnages. Parfait petit fonctionnaire britannique gris et terne, George Smiley (interprété par un Gary Oldman bluffant, nommé logiquement à l’Oscar pour sa performance) n’a pas le charme de 007. Il s’agit d’une tête pensante, d’un joueur d’échecs aussi parano et machiavélique que son adversaire caché.

Et seule cette dimension tragique intéresse Alfredson, qui refuse presque toute forme de suspense, livrant un passionnant thriller au ralenti, engourdi. Cette pesanteur, cette lourdeur de la guerre froide est palpable dans chaque image, dans chaque cadre. Que ce soit dans le choix des comédiens (avec une belle série de "gueules"), dans la minutie des décors ou la formidable photographie quasi monochrome, "La taupe" stylise au maximum les années 70 pour en offrir une vision à la fois réaliste et hors du temps. Le cadre parfait pour cette partie de jeu du chat et de la souris intérieur

Réalisation : Tomas Alfredson. Scénario : Bridget O’Connor et Peter Straughan (d’après John Le Carré). Avec : Gary Oldman, John Hurt, Colin Firth, Ciarán Hinds, Tom Hardy, Toby Jones, Mark Strong 2h07.