Le 71e Festival du film de Berlin débute ce 1er mars en version virtuelle. Comme chaque année, la Berlinale présente dans sa section Forum une importante sélection documentaire, avec de nombreuses œuvres de mémoire. Parmi celles-ci, À pas aveugles de Christophe Cognet, revient sur les photographies clandestines réalisées par les déportés, en secret et au risque de leurs vies, dans les camps nazis.

La pluie et le vent balaient une clairière d’Europe centrale. À la surface d’une mare, l’eau crépite. Les jours d’après, des petits fragments blancs affleurent à la surface de la terre. Des cailloux ? Non : des os.

Ce sont les traces persistantes, 75 ans plus tard, de ce qu’il reste des victimes des chambres à gaz d’Auschwitz-Birkenau.

Le Français Christophe Cognet exhume d’autres traces : les photographies prises clandestinement par des déportés et des membres de la résistance intérieure dans les camps de Dachau, Buchenwald, Mittelbau-Dora, Ravensbrück et Auschwitz-Birkenau. Ils ont photographié “à pas aveugles” (c’est-à-dire sans pouvoir viser dans l’objectif, alors qu’ils œuvraient clandestinement).

Au contraire, Christophe Cognet avance les yeux grands ouverts dans les traces de ces témoins de l’extermination. Avec des historiens allemands, polonais, tchèques, français, le réalisateur retrace le contexte dans lesquelles ces images interdites ont été prises, évoque le destin de leurs auteurs.

Surmonter l'interdit

Le réalisateur affronte une forme de tabou. Naguère, quatre de ces documents, sur lesquels il termine son film, furent au centre d'une polémique entre l'historien Georges Didi-Huberman et Claude Lanzmann, auteur du film Shoah (1985), référence documentaire sur le sujet. Ce dernier affirme qu'il n'y a pas d'image possible de la Shoah. Or, l'une des images montre un groupe de femmes, nues, conduites aux chambres à gaz. Ce qui aurait dû rester réservé, retiré, est devenu apparent, visible.

Christophe Cognet choisit de surmonter l’interdit de la représentation supposée de ces "bouts de pellicule arrachés à l'enfer", selon l'expression de Georges Didi-Huberman, dès lors que des hommes et des femmes ont pris des risques pour révéler ce qui n’aurait jamais dû apparaître.

Conscient qu'une image peut être objet d'interprétation (lui-même s'y risque parfois), Christophe Cognet remet les documents dans leur contexte avec des spécialistes allemands, polonais, tchèques, français. Il évoque aussi le destin de leurs auteurs.

Certains clichés peuvent paraître surprenants : portraits souriants de déportés confrontés quotidiennement à la violence, la torture et la mort, qui se savent en sursis, mais qui, se faisant, se réapproprient une part de leur identité et de leur humanité.

Trois femmes, cobayes humains d’expériences médicales nazies, présentent ainsi trois visages complémentaires : l’une détourne le regard, l’autre fixe l’objectif avec dureté, la troisième sourit avec éclat. Mais chacune exhibe les blessures infligées par leurs tortionnaires.

Mise en perspective

Dans sa quête, qui aussi fait l’objet d’un livre (Éclats, Éditions Seuil, 2019), Christophe Cognet cherche l’endroit exact, au mètre près, où se trouvait le ou la photographe lors de la prise de chaque image. Avec des tirages sur des plaques de verre, il replace chaque image dans sa perspective.

La démarche pourrait paraître vaine, inutilement esthétique ou relevant d’un dispositif artistique trivial. Elle fait sens, au contraire.

Cette précision relève d'une rigueur historique. Le réalisateur se fait à chaque fois aider par un historien ou une historienne spécialiste des lieux ou du sujet. Il recoupe les témoignages, confronte la topographie des lieux à ce que l’on sait des auteurs des images (par exemple, la proximité du baraquement des prisonniers français est cohérente avec la nationalité d’un des photographes, Georges Angeli : c’est le seul endroit où il aurait pu opérer discrètement, entouré et protégé par des personnes de confiance).

Cette démarche permet d’expliquer aussi comment les photographes se sont procuré un appareil et de la pellicule, où ils ont caché celle-ci une fois les photos prises.

Mouvement circulaire

En replaçant les images en contexte, Christophe Cognet leur redonne vie. La transparence y fait apparaître les couleurs de la végétation, s’y mouvoir une ombre. Les visiteurs d’un site historique s’y confondent, à taille exacte, avec les silhouettes fantômes des déportés disparus. Enfin, des bâtiments rasés depuis longtemps retrouvent leur place dans le décor. Le passé redevient présent. Christophe Cognet regarde – et nous avec lui – du point de vue de ces témoins directs de la Shoah.

Le film opère un mouvement circulaire et concentrique : il part de la périphérie des camps, avec des témoins qui en étaient parfois extérieurs, y pénètre ensuite, allant d’une place d’appel, espace communautaire, aux baraques, puis se rapproche des lieux de torture jusqu’au cœur de l’appareil génocidaire : les chambres à gaz.

Le film s’achève là où il a commencé, à Birkenau, avec les quatre clichés sans doute les plus connus : deux d’un groupe de femmes dénudées, qui se dirigent vers une chambre à gaz, deux d’un Sonderkommando. Les Sonderkommando étaient des "équipes spéciales", elles-mêmes constituées de détenus obligés de s'occuper des chambres à gaz et du "traitement" des corps - ici les jeter dans une fosse commune avant incinération.

Ces images ont été prises au Krematorium V par Alberto Errara, un déporté juif grec, membre de la résistance intérieur, aidé par des Polonais qui ont introduit et exfiltré l’appareil photo (1).

L’analyse de ces images avec l’historien polonais Igor Bartosik permet d’arriver à la conclusion qu’Errara se trouvait précisément dans la chambre à gaz, c’est-à-dire à l’endroit même du crime, le lieu de ce que Christophe Cognet appelle "l’image impossible". Ce simple constat confère à ces images – dont la nature suscita un débat en France – une charge mémorielle supplémentaire.

  1. Le film Le fils de Saul (2015) de László Nemes fait allusion à cet épisode, ainsi qu’à la tentative de révolte du Sonderkommando d’Auschwitz-Birkenau le 7 octobre 1944.

À pas aveugles Documentaire historique De Christophe Cognet Photographie : Céline Bozon Durée 1h50

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