Cinéma

Dans "La vie d'Adèle", Abdellatif Kechiche capte la jouissance puis la souffrance, et les communique physiquement au spectateur médusé. Rencontre avec Adèle Exarchopoulos, l'une des actrices.

"J’ai l’impression que tu commences par la fin", lui a dit son père au lendemain du festival de Cannes après avoir vu sa fille monter sur la scène pour y recevoir, de Steven Spielberg, une palme d’or, comme Abdellatif Kechiche et Léa Seydoux. Etre propulsée au sommet du jour au lendemain ne manque jamais de poser question : s’agit-il d’une véritable actrice ou d’une jeune fille dans son propre rôle ? Emilie Dequenne y fut confrontée au temps de "Rosetta", et on connaît la réponse. Adèle Exarchopoulos l’est d’autant plus qu’actrice et personnage portent le même prénom.

Etiez-vous troublée de jouer un personnage qui porte votre prénom ?

Non, Adèle, c’est pas moi. Ça parle de moi, Abdel veut faire tomber les masques, capturer ton âme, il veut quelque chose de vrai, mais ce n’est pas moi. Elle n’a pas les mêmes traits de caractère, les mêmes réactions que moi, c’est un personnage.

Saviez-vous à quoi vous vous engagiez en tournant avec Abdellatif Kechiche ?

Non. Je connaissais son cinéma, j’avais envie de travailler avec lui, car il est, pour moi, le plus grand metteur en scène français. J’aimais tous ses films. Je savais à quel point il peut rendre bouleversante une histoire commune, je savais qu’il y avait des scènes de sexe, puisque c’est une passion. Après, c’est imprévisible. Léa était arrivée très préparée, moi, j’étais plus instinctive.

Vous n’étiez pas préparée ?

Mon personnage découvre tout, il est dans l’apprentissage en permanence. Je me suis demandé comment le préparer quand j’ai reçu le scénario, et je me dis: "Tu verras sur place, c’est chronologique. Elle découvre le sexe, l’amour." Mais quand, le premier jour, j’ai entendu Léa parler de la complexité de son personnage, de ce qui l’avait inspirée pour faire ressortir son côté masculin, pour avoir l’ascendant sur moi, je me suis mise à flipper. Je n’avais rien préparé, j’ai angoissé et je me suis mise à pleurer. Je suis allée voir Abdel en lui disant que je flippais grave. Il m’a dit: "Ne t’inquiète pas, tout cela, c’est de la branlette, fais-moi confiance." Il disait cela pour me rassurer, car il est évident qu’il nous respectait toutes les deux. C’est vrai que Léa avait quelque chose à composer, alors que moi, j’étais une page blanche.

Comment travaille-t-on avec Kechiche ?

On construisait l’histoire tous les jours avec une telle vérité. Avec Abdel, il n’y a pas de maquilleuse, pas de coiffeuse, pas d’habilleuse, tous les masques tombent, il veut vraiment capturer ce que tu as au plus profond. Des fois, c’est déstabilisant, car il attend le moment de grâce, quand tu n’es plus dans la technique, quand tu n’essaies plus de jouer, il veut voir ce que tu as en toi. On peut faire 100 fois la même prise, jouer la même scène des jours et des jours sans comprendre pourquoi ça ne marche pas. Il estime qu’on n’a pas tout donné, alors qu’on a l’impression de l’avoir fait. Alors, on se perd dans l’histoire, dans son personnage, on se met dans des états. Pendant cinq mois, on vit cette passion avec des très grands hauts et des très grands bas. On est dans une recherche. Abdel est hallucinant, il a une énergie très puissante.

Vos parents ont-ils vu le film ?

Mon père l’a vu à Cannes, ma mère plus tard à Paris. J’avais vu le film en projection de presse, la veille de la projection officielle. Et je me suis dit : "Comment va-t-il réagir ?" Et je me suis mise dans sa situation. Si je le voyais comme cela, nu à l’écran, je pense que je serais ultra-gênée sur le moment, mais ce n’est pas ce que je retiendrais du film. On me disait de lui dire de ne pas venir, mais il avait acheté son billet de train. Et puis, ça n’arrive qu’une fois dans une vie. Même s’il le prend mal, au moins, il s’en souviendra. Je l’ai appelé en lui disant: "Tout le monde me dit de te dire de ne pas venir, mais moi, j’ai trop envie que tu viennes. Il faut seulement que tu saches que c’est du jeu, que c’est faux, que c’est du cinéma." Et il m’a répondu : " Ne t’inquiète pas, je ne me prends pas la tête." Pendant le film, il y a la scène de sexe. Moi, elle me dérange, car c’est moi, car 2 000 personnes voient ce que je déteste chez moi, tout ce que j’ai du mal à accepter, et en plus, mon père me voit comme cela. Après le film, il était très ému, il m’a dit: "Le film est incroyable. J’ai rarement été aussi fier de toi."

La polémique vous gâche-t-elle la fête ?

Oui, grave. Oui, on a souffert sur ce film. Abdel ne s’en rend pas compte, mais il peut être dur. Ce qui compte, c’est la manière dont on a dit les choses. Si l’interview avait été filmée, il n’y aurait jamais eu de scandale, car on a raconté tout cela en riant et avec beaucoup de tendresse; le lendemain, c’est devenu : "Pourquoi, elles ne veulent plus bosser avec Kechiche." Maintenant, je ne garde que du positif dans cette aventure humaine, mais pendant, il y a des jours ou je n’étais pas bien. Abdel, je l’estime, je l’aime, il a été comme un papa, on a partagé quelque chose de très fort tous les trois. Abdel, il faut savoir lui dire non, mais on n’y arrive pas, car il a une telle énergie.

On le rapproche de Pialat.

Je ne connais pas Pialat, mais à mon avis, Pialat à côté, c’est un bonbon.