Être gendarme à Étretat, c’est gérer les aléas et les tracas d’une petite communauté : un jardinier qui picole trop, des ados qui font de la moto sans casque. Parfois, des gestes plus graves : un dépressif parisien qui se jette du haut d’une falaise, un soupçon d’inceste dans une famille…

À la brigade locale, on débat paisiblement des violences dans les manifs à Paris, de la diététique des snacks les soirs de patrouille ou du caractère polluant de la croisière que l’aîné de l’équipe veut offrir à sa femme. Rien de très ou trop saillant.

Laurent (Jérémie Renier), commandant bienveillant de la brigade, peut envisager d’épouser Marie (Marie-Julie Maille), sa compagne et la mère de leur fille surnommée Poulette. Malgré les drames quotidiens, il reste professionnel et parvient à préserver sa famille. Tout bascule le jour où Julien, un agriculteur étranglé par les dettes et les réglementations, menace de se suicider.

Art du contre-pied

Xavier Beauvois a acquis l’art du contre-pied. Détourner le polar pour révéler l’ordinaire peu spectaculaire d’un commissariat (Le Petit Lieutenant, 2006), évoquer la violence et le terrorisme à travers la spiritualité de moines, sans polémiquer (Des hommes et des dieux, 2010), montrer la Grande Guerre au féminin depuis les champs (Les Gardiennes, 2017).

Malgré un relent du Petit Lieutenant, pour sa première partie, qui chronique l’ordinaire d’un commissariat de province, Albatros n’est pas une redite. Loin d’œuvres plus ostentatoires et engagées, Beauvois dépeint bien la France d’aujourd’hui.

On ne voit pas l’ombre d’un gilet jaune à l’horizon, mais l’évocation du passé du grand-père pêcheur de Laurent (contenu dans le titre du film, nom du chalutier) suffit à évoquer les bouleversements économiques qui ruinent aussi la vie de l'éleveur Julien. Par ricochet, Julien fait vaciller aussi celle du gendarme.

Filmer l'humain

La focale, puisqu’on est au cinéma, est d’autant plus audacieuse par les temps qui courent que les débats vont bon train, en France, sur les violences policières (évoquées dans une conversation au poste de gendarmerie). Albatros est conté et filmé du point de vue d’un gendarme. Certains, au pays de Gérald Darmanin, seront peut-être prompts à s’en emparer et à vouloir attribuer au réalisateur un propos qui n’est pas le sien.

Beauvois ne fait pas de politique, pas même du social. Tout comme dans Des hommes et des dieux, le terrorisme l'intéressait moins que l’humain. À travers ce dernier, le réalisateur en dit pourtant beaucoup du monde et de la société d'aujourd'hui.

Il n’y a que des individus dans Albatros qui luttent dans la tempête de la vie - métaphore filée dans la deuxième moitié du film. Ces individus ne représentent pas des institutions, mais seulement eux-mêmes. Avec un Jérémie Renier touchant, émouvant, impliqué, tourmenté, surtout, le film trouve ce qui est constitutif du cinéma de Xavier Beauvois : une âme.

Albatros Drame De Xavier Beauvois Scénario Xavier Beauvois, Frédérique Moreau, Marie-Julie Maille. Avec Jérémie Renier, Marie-Julie Maille, Victor Belmondo,… Durée 1h55

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