Vendredi soir, malgré un confinement qui n'en finit plus, l’Académie des César et Canal+ avaient mis les petits plats dans les grands pour faire vivre une 46e cérémonie des César presque comme les autres… Tout le petit monde du cinéma français avait en effet pu braver le couvre-feu de 18h de rigueur en France pour rejoindre l’Olympia, où, pour la première fois de leur histoire, les César s’étaient invités pour faire la fête au cinéma français. À l'issue d'une année 2020 pas comme les autres, marquée par une fermeture des salles pendant cinq longs mois.

"Un César et au lit!'

Cette cérémonie s’est déroulée dans des conditions sanitaires assez strictes. N’étaient en effet autorisés à rentrer à l’Olympia que les 150 nommés et remettants, pour peu qu’ils aient effectué deux tests Covid, dont un à l'entrée. Tandis que dans la salle, réaménagée façon cabaret avec des petites tables, pour garantir la distanciation physique, le port du masque était obligatoire (à l'exception de quelques récalcitrants…). Pas sur scène, où le spectacle restait de mise… Interminable — près de quatre heures —, la soirée a ainsi eu de faux airs d’émission de variétés à l'ancienne, avec ces intermèdes musicaux de Catherine Ringer, Alain Souchon et Benjamin Biolay, ce dernier dirigeant l’orchestre installé sur scène. Pas facile cependant de réellement mettre l’ambiance face à une salle à moitié vide…

Succédant à Florence Foresti — qui avait quitté la scène en plein milieu de la cérémonie l’année dernière, au moment au Roman Polanski recevait la statuette du meilleur réalisateur —, Marina Foïs a livré une prestation en mode mineur en maîtresse de cérémonie. Aidée à l’écriture par l’humoriste Blanche Gardin et le comédien Laurent Lafitte, l’actrice a joué la carte d'un humour décalé et pince-sans-rire. "On arrête avec ces polémiques vaines et on fait les César quoi qu’il en coûte. C’est bizarre, mais j’ai des éléments de langage du gouvernement dans la bouche. J’espère que c’est pas le vaccin. Oui, je me suis fait vacciner car présider les César, c’est considéré comme une comorbidité", a-t-elle par exemple lancé lors de son discours d’ouverture, très réussi. Avant de conclure, en riant: « Cette année, pas d’after. C’est un César et au lit. »


Des discours très politiques

Comme on pouvait s'y attendre, le Covid-19 a été omniprésent durant ces 46es César, éclipsant même - le mot d'ordre avait été visiblement donné - le souvenir de la cérémonie houleuse de l'année dernière. La crise s’est en effet invitée tout au long d’une soirée très politique. Chiara Mastroianni, qui répète la prochaine pièce de Christophe Honoré à l’Odéon, a ainsi fait monter sur scène deux délégués syndicaux CGT, qui participent à l'occupation du théâtre parisien depuis le 4 mars dernier. Lesquels ont exigé, notamment, l’annulation de la réforme de l’assurance chômage prévue en pleine crise sociale et ont réclamé une année blanche pour tous les intermittents, pas seulement ceux du spectacle. Ils étaient rejoints, quelques heures plus tard, par une Jeanne Balibar très remontée également contre le gouvernement d'Emmanuel Macron…

Présente dans la salle mais restée invisible à l’image (une consigne de Canal+?), la ministre de la Culture Roselyne Bachelot a souvent eu les oreilles qui sifflaient. De nombreuses interventions ont ainsi demandé la réouverture des salles de cinéma et, plus largement, des lieux culturels, ainsi qu'un plus grand soutien par les pouvoirs publics. Mais la prestation la plus marquante fut certainement celle de la comédienne Corinne Masiero qui, pour remettre le César du meilleur costume, n’a pas hésité à apparaître en Peau d'âne sur scène, puis en robe ensanglantéé de Carrie au bal du diable, avant de se dénuder carrément sur scène pour dénoncer la situation des intermittents, "tous nus" depuis la quasi mise à l'arrêt du secteur de la culture.


Autre écho d’une année sclérosée, cette 46e cérémonie a également été marquée par les incessants hommages aux très nombreux disparus de 2020 et 2021: Michel Piccoli, Jean-Claude Carrière, Jean-Loup Dabadie, Claude Brasseur et Jean-Pierre Bacri, à qui était remis un César d’honneur à titre posthume. En contraste, le seul vrai moment de légèreté est arrivé avec la montée sur scène de la troupe du Splendid au grand complet pour venir chercher ses sept César d’honneur, remis à Christian Clavier, Gérard Jugnot, Thierry Lhermitte, Michel Blanc, Josiane Balasko, Marie-Anne Chazel et Bruno Moynot. Pour célébrer 45 ans de comédies cultes, des Bronzés au Père Noël est une ordure.

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Le triomphe d’Albert Dupontel

Côté palmarès, alors que Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait d’Emmanuel Mouret partait favori avec 13 nominations, c’est Albert Dupontel qui a triomphé, avec sept César pour Adieu les cons, son meilleur film. Comme à son habitude absent — il déteste l'idée même de compétition —, le cinéaste s'est arrogé son deuxième César du meilleur scénario (après celui de 9 mois ferme), son deuxième du meilleur réalisateur (après Au revoir là haut), mais surtout son premier César du meilleur film pour cette comédie tendre et radicale, qui capte parfaitement l’air du temps d’une société déboussolée. Un film fauché par le reconfinement après seulement neuf jours d’exploitation, mais qui avait déjà engrangé 720000 entrées dans l'Hexagone! Comme en France, le film ressortira chez nous dès la réouverture des salles de cinéma.

Dupontel s’est par contre incliné, comme acteur, face à Sami Bouajila, épatant dans Un fils du Tunisien Mehdi Barsaoui. Côté interprétation, le palmarès a en effet été marqué par une belle mise en valeur la diversité, avec les César des meilleurs espoirs décernés à la toute jeune Fathia Youssof, 14 ans, remarquée dans Mignonnes de Maimouna Doucouré, et à Jean-Pascal Zadi dans son premier film Tout simplement noir, cosigné avec John Wax et qui aborde justement cette question de la représentation des minorités.

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Un premier César pour Emilie Dequenne

Après quatre nominations, Virginie Efira, très émouvante dans Adieu les cons, repart à nouveau bredouille. Difficile en effet de concourir face à Laure Calamy, absolument géniale dans Antoinette dans les Cévennes. "Je dois aussi remercier mon partenaire animalier, qui doit brouter dans son pré et qui s’en fout", a évidemment déclaré l’actrice de la série Dix pour cent, en clin d'oeil à l'inoubliable Patrick, l'âne qui l'accompagne durant toute cette comédie attachante de Caroline Vignal…

Troisième actrice belge nommée cette année (avec Yolande Moreau dans le décevant La Bonne épouse de Martin Provost), Émilie Dequenne a par contre, elle, empoché son premier César (sur cinq nominations), celui de la meilleure actrice dans un second rôle pour Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait, le seul prix remis au film d’Emmanuel Mouret. Mais la soirée a été encore plus impitoyable pour François Ozon dont Été 85 n’a obtenu aucune des 12 statuettes auxquelles il pouvait prétendre.

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Trois César pour "Adolescentes" de Sébastien Lifshitz

L'autre grand vainqueur de la soirée, ce fut Adolescentes de Sébastien Lifshitz, qui a empoché trois prix, dont celui du meilleur documentaire (le second pour Lifshitz, huit ans après Les Invisibles). Une mise en valeur amplement méritée pour ce superbe portrait de deux jeunes filles, que le cinéaste a filmées de 13 à 18 ans, et qui propose, au passage, un portrait pertinent de la France d'aujourd'hui. À la réouverture des salles, on pourra d'ailleurs découvrir son nouveau documentaire, le très beau Petite fille, déjà diffusé sur Arte.

Enfin, sans surprise, le dessinateur de presse Aurel a remporté le prix du meilleur film d’animation pour Josep, évocation de la vie du dessinateur espagnol Josep Bartolí qui sort ce mercredi en Premium VOD. Tandis que le magique Drunk de Thomas Vinterberg, qui sortira sur grand écran à la réouverture, empochait le César du meilleur film étranger. De bon augure pour le cinéaste danois en vue des Oscars, dont les nominations seront annoncées ce lundi…

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Le palmarès complet des César 2021

  • Meilleur film: Adieu les cons d’Albert Dupontel
  • Meilleur réalisateur: Albert Dupontel pour Adieu les cons
  • Meilleure actrice: Laure Calamy dans Antoinette dans les Cévennes de Caroline Vignal
  • Meilleur acteur: Sami Bouajila dans Un fils de Mehdi Barsaoui
  • Meilleure actrice dans un second rôle: Émilie Dequenne dans Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait d’Emmanuel Mouret
  • Meilleur acteur dans un second rôle: Nicolas Marié dans Adieu les cons d’Albert Dupontel
  • Meilleur espoir féminin: Fathia Youssof dans Mignonnes de Maimouna Doucouré
  • Meilleur espoir masculin: Jean-Pascal Zadi dans Tout simplement noir de Jean-Pascal Zadi & John Wax
  • Meilleur film d’animation: Josep d’Aurel
  • Meilleur documentaire: Adolescentes de Sébastien Lifshitz
  • Meilleur premier film: Deux de Filippo Meneghetti
  • Meilleur film étranger: Drunk de Thomas Vinterberg (Danemark)
  • Meilleur scénario original: Albert Dupontel pour Adieu les cons
  • Meilleure adaptation: Stéphane Demoustier pour La Fille au bracelet
  • Meilleur court métrage: Qu'importe si les bêtes meurent de Sofia Alaoui
  • Meilleur court métrage d’animation: L’Heure de l’ours d’Agnès Patron
  • Meilleure musique originale: Rone pour La Nuit venue de Frédéric Farrucci
  • Meilleure photographie: Alexis Kavyrchine pour Adieu les cons d’Albert Dupontel
  • Meilleur montage: Tina Baz pour Adolescentes de Sébastien Lifshitz
  • Meilleur son: Yolande Decarsin, Jeanne Delplancq, Fanny Martin & Olivier Goinard pour Adolescentes de Sébastien Lifshitz
  • Meilleurs costumes: Madeline Fontaine pour La Bonne épouse de Martin Provost
  • Meilleurs décors: Carlos Conti pour Adieu les cons d’Albert Dupontel
  • César des lycéens: Adieu les cons d’Albert Dupontel
  • César d’honneur: la troupe du Splendid (Christian Clavier, Gérard Jugnot, Thierry Lhermitte, Michel Blanc, Josiane Balasko, Marie-Anne Chazel et Bruno Moynot) et Jean-Pierre Bacri