Jessica Hausner signe une vraie "comédie romantique" sur le grand von Kleist.

L’épisode est célèbre. Le 21 novembre 1811, dans un bois au bord du lac Wannsee près de Potsdam, le grand poète et dramaturge allemand Heinrich von Kleist se suicide à 34 ans. Dans la mort, il entraîne Henriette Vogel, jeune femme mariée atteinte d’un cancer avancé. Voilà en tout cas la version canonique de l’un des sommets du romantisme allemand. Le malaise existentiel, la mélancolie poussés jusqu’à la mort des amants… Dans la chanson d’Edith Piaf "Les amants d’un jour" (qui raconte elle aussi le suicide d’un couple d’amoureux), le geste tragique est d’une beauté bouleversante. Tel n’est pas vraiment la vision de l’Autrichienne Jessica Hausner…

Plans fixes, reconstitution historique aussi fidèle que froide, jeu atone des comédiens, extrême rigueur du cadrage… Dans "Amour fou", le romantisme allemand en prend pour son grade. La réalisatrice de "Lourdes" en 2009 avec Sylvie Testud adopte en effet une mise en scène très naturaliste, objective, en contraste total avec le drame raconté. Cette ironie subtile crée un sentiment de ridicule, de grotesque même dans certaines scènes (notamment celle du suicide). C’est cette tonalité malicieusement décalée qui confère toute sa singularité à "Amour fou", où il n’est question ni d’amour ni de folie. Plutôt d’une mélancolie affichée comme une pause et non en réaction à une douleur réelle. Ainsi, Kleist peut-il demander avec détachement à sa cousine : "Si vous m’aimez, suicidez-vous avec moi…" Avant, face au refus de celle-ci, de poser, tout aussi froidement, la même question à Henriette…

Pour incarner ce Kleist égoïste et enfant gâté, plus préoccupé par la place qu’il laissera dans l’Histoire par son suicide que par l’amour qu’il feint d’éprouver pour Henriette, Hausner a choisi Christian Friedel, excellent jeune acteur allemand vu dans "Poulet aux prunes". Face à lui, Birte Schnöink joue admirablement la jeune femme romantique gracieuse et naïve, qui cherche dans la lecture un dérivatif à sa vie d’ennui auprès d’un mari petit fonctionnaire chargé de l’application de la réforme de l’impôt universel…

Ce que décrit Jessica Hausner, c’est en effet la morbidité d’une bonne société prussienne incapable de faire face à l’évolution du monde. Qui préfère sombrer dans la mélancolie théorique plutôt que de dire oui à la vie et de prendre en marche le train de l’Histoire. En filmant les conversations politiques mais aussi cette petite bonne réduite à tourner les pages de la partition de sa maîtresse ou à ôter les bottes de son maître, Hausner place en effet sans cesse en regard l’absurdité du geste de Kleist et la peur de la bourgeoisie et de la noblesse face aux réformes politiques en marche, face à cet impôt universel inspiré des "idées françaises" . "Dieu nous préserve de la démocratie" , va jusqu’à prétendre un de ces intellectuels de salon. Plutôt mourir, fût-ce stupidement, que de s’abaisser à la hauteur du peuple.


Scénario et réalisation : Jessica Hausner. Photographie : Martin Gschlacht. Montage : Karina Ressler. Avec Christian Friedel, Birte Schnöink, Stephan Grossmann… 1h36.