Cinéma Naomi Kawase signe une ode à la cuisine et la vie, en toute simplicité. Délicieux.

Les délices de Tokyo", dixième long métrage de Naomi Kawase, a la saveur de la gâterie culinaire qui lui donne son titre original, en japonais : "An". L’"an" est cette pâte confite de haricots rouges dont sont friands les Japonais et avec laquelle les pâtissiers nippons fourrent les dorayakis, petites crêpes épaisses.

C’est la spécialité de l’échoppe que tient Sentarô, homme d’âge mûr. Il pratique sans passion démesurée son métier de cuisinier de rue, qui lui permet de rembourser ses dettes, et noie son ennui dans la boisson. Incapable de préparer correctement la fameuse pâte de haricots, Sentarô (Masatoshi Nagase, jadis vu dans "Mystery Train" de Jim Jarmush) accepte un jour d’embaucher Tokue (Kiri Kikin). Malgré ses 76 ans et ses doigts atrophiés, la vieille dame se révèle un véritable cordon-bleu. Grâce à elle et ses secrets, l’échoppe de Sentarô ne désemplit plus.

Il se dégage des "Délices de Tokyo" comme de tous les films de Kawase une douceur profonde et communicative. L’adorable Tokue est une leçon de vie incarnée. Cette femme est marquée dans sa chair par le destin - porteuse d’un secret lié à un tabou de société, au Japon. Mais, dès la première image, elle se réjouit d’un rayon de soleil. Tels les cerisiers en fleur, elle apporte le printemps à Sentaro. "Nous sommes nés pour regarder et écouter le monde" livrera-t-elle en guise de maxime au marchand de dorayakis un peu éteint et à la jeune Wakana qui s’inquiète de son avenir.

Adapté d’un roman de Durian Sukegawa (publié chez Albin Michel), extrêmement populaire au Japon, le film reflète à merveille l’âme japonaise. Sans prétention ni discours pontifiant, "Les délices de Tokyo" dépeint en filigrane une société nippone - pas si éloignée de la nôtre - où l’essentiel est oublié face aux servitudes toujours plus grande d’un quotidien uniquement dicté par la survie matérielle.

Tokue, elle, n’oublie pas que pour réussir un bon met, il faut avoir du plaisir à le préparer et aimer chacun de ses ingrédients qui "a voyagé de son champ jusqu’à nous". Kiri Kikin, la Tokue du film et bien connue des spectateurs des films de Kore-Eda, n’est pas pour rien dans le charme paisible qui se dégage de la vieille cuisnière.

A l’instar de l’écriture de Sukegawa, simple et sans fioriture, la mise en scène de Kawase est limpide et claire. Ce qui n’exempt pas la poésie, avec un art consommé de la contemplation de la nature, des choses et des êtres. Le recours à des images muettes filmées en Super 8 reflète la tempérance de la méditation intérieure, qui sied bien au propos comme à la figure de Tokue. La réalisatrice signe ce qui est à ce jour son film le plus accessible au grand public - et au public familial. Garanti sans arôme artificiel, durable et à consommer sans modération.


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 Réalisation : Naomi Kawase. D’après un roman de Durian Sukegawa. Avec Kiri Kikin, Masatoshi Nagase,… 1h53