Annulé l’année dernière en raison de la crise sanitaire, le Festival du film fantastique de Bruxelles (Bifff) a dû se résoudre à renoncer à son ambiance enflammée caractéristique pour proposer, cette année, une 39e édition 100% en ligne, du 8 au 18 avril. Cette édition spéciale, qui dévoilera 48 longs métrages accessibles en VOD (3€) durant toute la durée du festival via une plateforme dédiée, s’ouvre ce mardi.

Parmi les titres phares de cette programmation réduite, on trouve, en guise de film de clôture virtuelle(*), Riders of Justice, le nouveau film d’un habitué du Bifff, Anders Thomas Jensen, adulé des Bifffeurs depuis qu’il y a dévoilé ses Bouchers verts (Méliès d’argent du meilleur film européen en 2004) et surtout Adam's Apples (Corbeau d’or du meilleur film, Méliès d’argent et Prix du public en 2006). « Ça fait dix ans je pense que je ne suis plus venu à Bruxelles, se désolait le cinéaste danois il y a quelques jours, lors d'une interview en ligne. C’est la même chose que pour la famille ou le fait d’être ensemble: je ne savais pas que j’aimais tant voyager. Avant, j’étais toujours malade à l'idée de devoir voyager mais maintenant, c’est l’inverse. C’est l’absence de certaines choses qui nous rappelle combien on en a besoin. En ce sens, l’une des rares bonnes choses apportées par le Covid, c’est de nous avoir rappelé ce qui est vraiment important: être ensemble, voyager, voir des choses… Plutôt que de travailler en permanence. »

Comédie noire existentielle

Avec Riders of Justice, Jensen signe une comédie noire, dans laquelle il met en scène un militaire (Mads Mikkelsen, tout juste sorti de Drunk de Thomas Vinterberg) de retour du champ de bataille auprès de sa fille adolescente suite à la mort de sa femme dans un accident de train. Aidé de trois informaticiens totalement geek, celui-ci se met en tête de traquer les responsables de ce qu’ils pensent être un attentat… L’occasion pour le cinéaste d’aborder, dans la démesure qui le caractérise mais cette fois sans recourir au fantastique, de vraies questions existentielles, sur le sens de la vie, le destin, la religion...

Si Jensen est resté muet depuis le décevant Men and Chicken en 2015, c’est qu’il est passé par la dépression. Une expérience douloureuse qui a donné naissance à Riders of Justice. « Il y a quelques années, j'ai vécu ma crise de la quarantaine, j’ai fait une déprime. Je regardais grandir mes enfants, je voyais le temps passer, je me demandais ce que j’avais fait de ma vie… Quand on est déprimé, on cherche des motifs qui donnent du sens à sa vie. Il y a des motifs sains, du genre: je travaille, je gagne de l’argent, je peux donner à manger à mes enfants. Mais quand, soudain, on ne voit plus de sens là-dedans, on se met à chercher d’autres motifs, que ce soit l’alcool, Dieu, en se laissant porter par sa colère… En ce sens, la revanche est une façon sensée de regagner le contrôle de sa vie. C’est comme ça que j’ai eu l'idée de Marcus, un personnage qui surmonterait sa dépression en suivant un mauvais chemin. Il souffre clairement de dépression, de troubles post-traumatiques et qui, soudain, est forcé de retourner dans sa famille et d’affronter la vie qu’il cherchait à fuir. (…) Tous les films que je réalise moi-même sont très personnels, même Men and Chicken, mais c’est peut-être un peu plus évident ici », confie Anders Thomas Jensen.

© Anders Overgaard

Se reconstruire une famille

Sorti 17 jours au Danemark, avant la fermeture des salles, Riders of Justice a déjà attiré près de 500000 spectateurs, ravis de retrouver l’humour très noir du cinéaste. « Ce goût vient de chez moi, explique-t-il. Je ne me souviens pas avoir été à un enterrement sans que l’on rie. À un moment donné, il y avait toujours quelqu’un qui disait quelque chose d’inapproprié au mauvais moment… Même maintenant, quand quelque chose d’horrible arrive, j’ai directement en tête des choses que je ne devrais pas dire! Je crois que c’est assez danois de ne pas dire les choses que vous êtes censé dire. L’humour noir naît de cela, du fait de ne pas ne pas montrer les émotions appropriées à une situation. »

C’est également de son enfance que lui vient ce goût pour les personnages totalement barrés, inadaptés qui peuplent son cinéma. « Toutes les familles sont bizarres. Mais j’ai grandi dans une famille qui l'était vraiment! Même si je ne le savais pas. Quand on grandit, la normalité est définie par ce qu'on connaît. C’est en vieillissant, en quittant sa famille qu’on se dit: ‘Oh putain, c’était vraiment étrange en fait!’ Et pourtant ça marchait: on s’aimait, se souvient Jensen. Cette idée de construire une société pour tous les marginaux, pour ces gens qu’on voit dans les trains et à qui on ne parle jamais, m’a toujours fasciné. Pour montrer que ce sont des êtres humains et les laisser créer une petite société à eux, en dehors de la société en général, où ils peuvent s’entraider, trouver l’amour et la paix. Cela arrive parfois et c’est très beau. »

© Rolf Konow

Echos involontaires à la pandémie

Pour Anders Thomas Jensen, l’expérience collective que l’on vit tous depuis un an changera évidemment la lecture de Riders of Justice, comédie explosive où les morts s’accumulent à la pelle, mais qui ne se départ pas d'une tonalité chaleureuse. « On a terminé le tournage le 6 mars, cinq jours avant le confinement au Danemark. En écrivant, je ne savais évidemment rien de ce qui allait arriver, mais le coeur de cette histoire, c’est pourtant d’être ensemble, de s’entraider… C’est presque prophétique vis-à-vis de ce que l’on vit aujourd’hui. Par ailleurs, la maladie mentale est aussi une composante importante de l’histoire. Cela touche donc des sujets vraiment d’actualité avec cette pandémie. Et les gens verront forcément le film avec ça en tête. Et je pense que c'est bien. Cela fait ressortir le message du film, qui est qu’on a besoin les uns des autres, qu’on doit se rassembler », conclut le cinéaste, pas aussi méchant ou rageur que ses films pourraient le laisser supposer…

(*) « Riders of Justice » sera disponible en VOD (3€) le 18 avril de 19h à 23h59 sur Online.bifff.net