Dans le cas de certaines oeuvres de la compétition internationale des courts métrages, le contexte de la pandémie s’immisce dans l’esprit du spectateur. Évitons tout malentendu : les oeuvres dont nous parlons ici ont été conçues et réalisées dans leur majorité avant l’émergence du coronavirus. Mais alors qu’on acte (on n’écrira pas "célèbre") le premier anniversaire de son irruption dans nos vies, certains courts métrages sélectionnés à Anima prennent un sens supplémentaire en miroir des événements. C’est la beauté de l’art que de faire écho à nos sentiments et émotions. Et puis, une part de l’air du temps était déjà perceptible auparavant.

Empty Spaces : Geoffroy de Crécy, frère de Nicolas et pionnier du clip 3D-électro (Am I Wrong, 20 ans, déjà…) s’offre un clip hypnotique, merveilleusement graphique et subtilement cyclique sur la Sonate au Clair de Lune de Beethoven.

Au son de celle-ci, de gros plans en plans larges, on découvre petit à petit un monde dépeuplé où les machines poursuivent leur cycle : un tourne-disque, une photocopieuse, un escalier mécanique, le tapis roulant d’un bar à sushi, le robot d’une piscine, l’arrosoir d’un terrain de golf.

Des indices révèlent que la catastrophe qui a provoqué la disparition des humains fut soudaine (bagages oubliés à l’entrée d’un garage ou dans un terminal d’aéroport, achats sur le tapis roulant d’un supermarché, caddies abandonnés…). Le graphisme, façon mouvement de Memphis, ajoute au décalage et à la beauté.

Homeless Home : Après la guerre et la conquête, la Mort (ou son avatar en conquérant démoniaque à la Sauron) et ses séides s’ennuient. Le graphisme sombre (silhouettes et décors noirs), qui ressemble à du lavis, est tempéré par une esthétique de bande dessinée. Ce conte exploite idéalement les stéréotypes de l’heroic fantasy. Alberto Vázquez livre une réflexion sur le traumatisme de la guerre.


Opera : Tandis que les élites jouissent au sommet d’une pyramide, ça sue, ça souffre et ça s’étripe dans les bas-fonds. Un petit frémissement au sommet, et la furie se déchaîne à la base. Après une bonne saignée au sein des laborieux, on prend les mêmes et on recommence. Extrait d’une installation immersive, ce court métrage qu’aurait pu signer Jérôme Bosch s’il était un Millenial, a été inspiré à son réalisateur coréen Erick Ho par les événements de 2017 (l’arrivée de Trump à la présidence, l’impeachment du président coréen Park Geun-hye). Cette version 3.0 de la vision marxo-hégélienne de l’Histoire fait partie de la short list des oscars.

© Erick Oh

La Noyade (Wade) : A Calcutta, sous eaux, dans le monde d’après, humains et fauves cohabitent – ou plutôt luttent – pour se nourrir. La survie des enfants des uns et des autres est plus darwinienne que jamais dans ce film indien Upamanyu Bhattacharyya et Kalp Sanghvi. Si Greta Thunberg faisait du Disney, ça pourrait ressembler à ça.


Rivages : Rien d’apocalyptique ici, dans cette contemplation douce et paisible des rivages de l’île de Batz, dans le Finistère. Le film de Sophie Racine, ancienne de La Cambre, ressemble à des linogravures animées. Bouffée d’oxygène par le son et l’image qui nous offre une bienvenue escapade. On le met en parallèle avec le très bel exercice de Dune, un véritable haïku animé, proche dans son concept : une courte et délicate animation de joncs sur une dune, sans doute inspirée par l’enregistrement sonore que l’on entend.


Beyond Noh : 3475 masques de toutes les cultures et folklores du monde se succèdent aux rythmes de tambours du théâtre Noh. Une performance de Patrick Smith, qui est aussi un voyage et qui, en cette période de suppression des cortèges du carnaval, console un brin. On notera que la culture (blanche) américaine n’existe qu’à travers des masques issus de l’industrie du divertissement. Le masque des Anonymous cohabite avec ceux de "robocops" gardien de l’ordre. Les réalisateurs ont même glissé des masques chirurgicaux, hygiéniques et FFP2. Bref, un film bien de son temps.