Depuis le 17 novembre dernier, la France vit, tous les samedis au rythme des manifestations. La colère est partie de "La France d’en bas", "périphérique", incapable d’encaisser la hausse des taxes sur les carburants décidée par le gouvernement d’Edouard Philippe. "Rends l’ISF d’abord !" "Destitution !" "R.I.C. !" "Macron démission !" : les slogans ont rapidement fleuri autour des ronds-points de France.

Ayant le sentiment de ne pas avoir été entendu, le mouvement des "gilets jaunes" s’est rapidement durci. Jusqu’à ce qu’on assiste à de véritables scènes d’émeutes sur les Champs-Élysées. Mais aussi à une répression policière et judiciaire sans précédent dans l’histoire récente de la France, avec des milliers de blessés (dont des mains arrachées et des éborgnés par des armes de guerre) et des milliers de gardes à vue. Une situation dénoncée par le Défenseur des Droits Jacques Toubon, par le Conseil de l’Europe et même par la Haut-Commissaire aux droits de l’homme de l’Onu.


De tout cela, il n’en est pas question dans J’veux du Soleil, qui choisit volontairement de se détourner de Paris et de ces scènes de violence. Élu député de la Somme en juin 2017 à l’issue de la présidentielle, le journaliste François Ruffin, qui siège dans le groupe parlementaire de La France Insoumise, dispose déjà d’une tribune à l’assemblée. Dans son second film après Merci Patron ! (sur Bernard Arnault, qui avait décroché le César du meilleur documentaire en 2014), il ne se préoccupe donc pas de slogans politiques. Se mettant à nouveau en scène à l’écran aux côtés de ses interlocuteurs, façon Michael Moore, le meilleur ennemi de Macron - ils sont tous deux originaires d’Amiens et ont fréquenté le même collège privé huppé - choisit d’en revenir aux origines du mouvement des "gilets jaunes". Quand, dit-il, "la honte privée d’être pauvre est devenue un cri public".

Des témoignages bouleversants

Durant une semaine de décembre 2018, Ruffin a sillonné les routes de France en compagnie du réalisateur Gilles Perret (auteur de La Sociale , des Jours heureux ou de L’Insoumis , sur la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon) pour aller à la rencontre, sur les ronds-points, des perdants de la mondialisation heureuse défendue par Emmanuel Macron. Et leurs témoignages, justement parce qu’ils ne sont jamais dans la revendication politique, mais au contraire ancrés dans un quotidien de misère, sont bouleversants et nécessaires à entendre.

Comme lorsque Loïc confie n’avoir pas mangé depuis trois jours, si ce n’est la pizza gratuite par semaine à laquelle il a droit dans la pizzeria où il travaille. Ou quand Khaled, qui s’était interrogé quand on a présenté les "gilets jaunes" comme des "fachos", déclare, ému par la solidarité qu’il a finalement trouvée auprès d’eux : "J’ai voulu aller voir et c’est pas le cas, même quand on picole un peu… J’ai chialé plus d’une fois quand je suis seul."

Un film de combat

Tourné en une semaine, monté en même pas deux mois, sorti dès le 3 avril en France, J’veux du soleil est évidemment un film politique. Non pas un simple témoignage de la lutte a posteriori, mais un véritable outil de combat pour les "gilets jaunes". Ruffin met ainsi son film à leur disposition gratuitement, pour qu’ils le diffusent sur les ronds-points.

Assumant sa subjectivité, criant haut et fort d’où il parle, Ruffin n’en fait pas moins œuvre utile, en offrant longuement la parole à ceux qui ne l’ont quasiment jamais dans les médias ou à l’Assemblée nationale. Et en mettant cette parole en parallèle avec les sorties du président Macron ("les gens qui ne sont rien", le "pognon de dingue", les "foules haineuses", "je traverse la rue et je vous trouve du travail"…) et avec la condamnation quasi unanime des "gilets jaunes" par les éditorialistes parisiens. Une parole déchirante, dans ce qu’elle a à nous dire, mais aussi par la dignité retrouvée de celles et ceux qui la prononcent.

J’veux du soleil Documentaire de combat De François Ruffin & Gilles Perret Montage Cécile Dubois Durée 1 h 16.

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