Denis Villeneuve signe un film de science-fiction intelligent et humaniste.

Alors qu’elle rentre dans sa salle de cours à l’université, Louise Banks (Amy Adams), professeure de linguistique, se trouve face à un auditoire clairsemé. Les téléphones portables crépitent… "Madame, vous pouvez allumer la télé ?" Toutes les chaînes sont passées en mode breaking news : 12 vaisseaux extraterrestres, sorte d’œufs noirs géants, se sont posés aux quatre coins de la Terre, animés a priori d’aucune intention malfaisante. Le colonel Weber (Forest Whitaker) réquisitionne cette spécialiste du langage pour tenter, avec l’aide d’un physicien (Jeremy Renner), d’entrer en communication avec ces êtres étranges à sept tentacules et déchiffrer leur mystérieux langage circulaire…

Très complexe, jouant notamment sur les flashs qui traversent la tête de l’héroïne (flash-backs ou flash-forwards, on s’y perd face à des aliens dont la conception du temps est cyclique), le scénario d’"Arrival" est signé par le jeune Eric Heisserer, jusqu’ici connu pour des remakes de classiques du fantastique comme "The Thing" en 2011 et "Les griffes de la nuit" en 2010, ou pour des productions ados ("Final Destination 5"). Il tourne pourtant le dos ici à toute facilité pour décrire avec finesse une humanité confrontée à un événement qui la pousse à se remettre en question.

Est en effet pleinement assumée ici la dimension métaphysique d’une rencontre du troisième type. En choisissant comme héros une linguiste et un physicien, le point de vue est en effet à l’opposé du classique film de science-fiction hollywoodien. On se trouve plus du côté de "2001, Odyssée de l’Espace" ou plus encore du "Solaris" de Tarkovski que d’"Independence Day".

Denis Villeneuve se place exactement sur cette ligne. Remarqué par Hollywood avec "Incendies" dès 2010, le cinéaste québécois a rapidement grimpé les marches. Après "Enemy", "Prisoners" et "Sicario", le voici donc à la tête d’une grosse production, certes, mais intelligente. Sa mise en scène refuse le spectaculaire et l’action, au profit d’une réflexion sur le langage et la communication, qui fait écho au mythe de la Tour de Babel. Ce que décrit "Arrival", ce n’est pas seulement la difficulté à communiquer avec ces aliens pacifiques… C’est surtout l’incapacité des êtres et des nations à s’entendre, divisés ici sur la position à adopter face à ces envahisseurs : tenter de les comprendre ou les attaquer préventivement ?

Avec "Arrival", Denis Villeneuve signe tout sauf le blockbuster attendu. On est en effet dans du divertissement haut de gamme, dans un grand film de science-fiction qui, pour une fois, préfère miser sur l’intelligence du spectateur au lieu de lui servir la soupe habituelle… Point ici de gros bras, d’armes surpuissantes ou de combats intersidéraux. Juste une femme face au puzzle le plus fascinant que l’on puisse imaginer : entrer en contact avec une présence extraterrestre… Parvenant à imposer sa patte, Villeneuve accouche d’une œuvre profonde, poétique, touchante, qui pose toutes les grandes questions métaphysiques qui taraudent depuis toujours l’humanité, celles du rapport à l’altérité, au temps et à l’espace, celles de la vie et de la mort…


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Réalisation : Denis Villeneuve. Scénario : Eric Heisserer (d’après "Story of Your Life" de Ted Chiang). Musique : Jóhann Jóhannsson. Avec Amy Adams, Jeremy Renner, Forest Whitaker… 1 h 56.