Depuis mercredi, on peut voir sur nos écrans "Amazonia", documentaire étonnant qui faisait la clôture de la dernière Mostra de Venise. En compagnie d’un bébé singe capucin, on y découvre l’incroyable biodiversité de la forêt amazonienne.

Le genre du film est un peu hybride. Le définiriez-vous comme une fiction animalière ?

Oui mais bien documentée. Le producteur Stéphane Millière a eu l’idée de ce film après "La planète blanche". On s’est dit qu’on devrait tenter une histoire unique et simple. On a fait appel à des scénaristes de cinéma et, une fois le scénario écrit, on l’a confronté à la réalité : comment allait-on tourner cela ?

Comment écrit-on le scénario d’un documentaire animalier ?

Comme une fiction classique, presque. On utilise des règles narratives. La difficulté, c’est qu’on n’a pas de voix off. Par le comportement de nos petits acteurs, il fallait que les choses soient limpides, qu’on puisse voir progresser le récit mais aussi notre personnage. On y est parvenu par l’écriture mais aussi par un très très long tournage et une année de montage. On avait plus de 250 heures de rushes ! Le pari de ce film, c’était de tourner les plans utiles pour raconter notre histoire. Mais j’étais surtout en attente de moments de vérité. Les singes n’ont pas été dirigés. On a développé des stratégies pour leur faire faire certaines choses mais ce n’étaient pas des animaux dressés.

Comment conçoit-on, par exemple, une scène d’action comme celle de la rivière et des rapides ?

Elle était très découpée, pour des raisons de sécurité. Il n’était pas question qu’on lâche le singe sur son radeau et qu’on le laisse partir à la dérive sur le courant. Ensuite, c’est la magie du montage…

Là, on peut dire qu’on est clairement dans la fiction…

Pour cette séquence-là, oui. Mais les réactions du singe quand il nageait étaient inattendues tout de même. Il y a des choses qu’on n’a pas pu anticiper.

Quels sont vos modèles pour ce genre si particulier de film ?

J’ai travaillé pendant 10 ans avec le commandant Cousteau. A l’intérieur de ses films, il y avait des scènes où la contemplation et l’observation animalière touchent à l’émotion. Quand des dauphins viennent jouer avec vous ou que les baleines viennent vous voir, il se passe quelque chose… Il y a aussi les films de Jacques Perrin par leurs qualités esthétiques, par cette quête de proximité. Il y a "L’ours" de Jean-Jacques Annaud évidemment. C’est un film que j’ai beaucoup aimé, notamment les 25 premières minutes, sans les hommes.

Y a-t-il aussi une volonté, avec cette fable, d’adresser le documentaire à un public plus large, plus jeune ?

Bien sûr. Un public familial. C’est aussi la leçon de mon travail avec Cousteau : on ne protège que ce que l’on aime. Si on veut changer les choses, ça passe par l’éducation. Autant les prendre jeunes et leur donner goût à la contemplation, à l’observation. Si jamais ils ont vécu des émotions, ils chercheront à les renouveler et ils auront à cœur de protéger ces sanctuaires où le monde sauvage existe encore. Sans que ce soit du militantisme de notre part.

Vous filmez par exemple la déforestation de l’Amazonie…

C’est une scène à laquelle je tenais beaucoup. Quand la lumière se rallume, on quitte le film sur cela. Très métaphoriquement, le singe fait un choix : il retourne à la vie sauvage, dans un espace qui est encore intact.

Pourquoi choisir un singe pour accompagner le spectateur ?

L’idée vient du producteur Stéphane Millière, qui a travaillé en amont avec un auteur, Luc Marescot, dont la femme, primatologue, travaillait à l’époque sur des programmes de dressage des capucins au service des handicapés. Elle s’était rendu compte à quel point ces singes sont expressifs, capables d’une palette d’expressions très large, y compris dans les vocalises. On est allé plutôt vers cette espèce-là, primate comme nous, que vers un oiseau ou un anaconda, où les possibilités sont plus limitées. Le défi, c’était qu’il n’y ait pas de commentaires… Il nous fallait donc une espèce capable d’exprimer sa joie, sa douleur, sa tristesse.

Vous acceptez totalement le principe de l’anthropomorphisme…

C’est un grand débat… J’ai le sentiment d’avoir filmé des expressions naturelles d’un individu au sein d’une espèce. Je ne lui demande pas de faire un saut périlleux parce que j’en aurais eu besoin pour l’histoire. Je n’ai pas rajouté de larmes… On a déployé des stratégies. Par moments, on a provoqué chez lui de l’étonnement, du contentement, de la peur. Mais la plupart du temps, ce qui a été monté dans le film, c’est ce qu’on a tourné suffisamment longtemps pour qu’il y ait des événements qui sortent du cadre prévu. Après, il y a anthropomorphisme parce que, derrière, il y a un public et, entre les deux, des auteurs, un récit. Mais on a vraiment essayé de conserver ces moments qu’on n’avait pas prévus. La surprise est un bon déclencheur d’émotions.