Cinéma Découvert avec El Ejido, la loi du profit en 2008, le documentariste belge d'origine marocaine Jawad Rhalib signe un film nostalgique et engagé sur l’islamisation de la culture arabe.


"Écouter Beyoncé est interdit. C’est sale. Ça donne envie de se dandiner sur la musique. Allah transformera en singe ou en cochon ceux qui dansent." Voilà, en substance, le discours d’un imam marocain que l'on entend en ouverture du très beau documentaire Au temps où les Arabes dansaient. Une interdiction reprise en cœur par un professeur de religion auprès de ses jeunes élèves, à qui il précise que regarder des films est aussi haram. Sauf si ce sont des films religieux bien sûr...

© Dalton Distribution

Dans Au temps où les Arabes dansaient, prix du meilleur documentaire au festival Visions du réel de Nyon, le jeune cinéaste belge d’origine marocaine Jawad Rhalib interroge l’évolution des cultures arabes. Au Maroc, en Iran ou en Égypte mais aussi chez nous, au sein de la communauté musulmane de Belgique. Confrontant la situation actuelle d’artistes obligés de se battre pour continuer à créer avec de superbes images d’archives (notamment de nombreux films égyptiens des années 50), le film présente un panorama assez douloureux de l’évolution des cultures musulmanes, enregistre une régression en action qui plonge une bonne partie de la société musulmane dans le silence et/ou la peur. Qu’il semble loin en tout cas le temps où Nasser pouvait pouvait moquer, devant un auditoire hilare, la demande absurde que lui avaient faite les Frères musulmans: que toutes les Égyptiennes sortent voilées dans la rue...

Durant son enfance au Maroc, Jawad Rhalib était traité de « fils de danseuse », insulte suprême qui poussait l’enfant à vouloir recouvrir sa propre mère d’un voile pudique. Le succès des films de la danseuse et actrice égyptienne Samia Gamal (tout le monde était amoureux de son nombril) lui a apporté un court répit. Mais aujourd'hui, dans les rues de Rabat ou de Casablanca, on préfère à nouveau dire qu’on donne des cours de yoga à des enfants plutôt que d’avouer que l’on est danseuse ou danseur...

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Pour évoquer ce combat quotidien entre création et intégrisme, Jawad Rhalib donne la parole à de nombreux artistes, qui expliquent combien il leur est difficile de créer aujourd’hui. Ainsi du comédien belgo-marocain Mourade Zeguendi, superstar à Molenbeek depuis le succès des Barons. Participant à une adaptation théâtrale du roman Soumission de Michel Houellebecq, il appelle son metteur en scène anversois Chokri Ben Chikha à une forme d’autocensure. Pas seulement par peur de choquer ses fans mais « parce que j’ai une petite fille ». « Parce que je n’ai pas envie d’être le prochain Charlie Hebdo... »

Répétant un texte très dur, où elle incarne une prostituée arabe, la comédienne palestinienne Hiam Abbas met, elle, le doigt où cela fait mal: sur le silence. « La prise de parole est très difficiles dans le monde arabe, exprime-t-elle. Si on n’a pas la parole, on n’ira pas loin. Car il y aura toujours un opprimé et un oppresseur. »

C’est justement cette parole de liberté que porte avec courage Jawad Rhalib dans Au temps où les Arabes dansaient, un documentaire à la fois nostalgique et engagé dans l’avenir, mais aussi d’une grande sensualité. Comme lorsque le cinéaste filme le corps de ces femmes et de ces hommes qui ont choisi de continuer à danser pour la liberté dans le monde arabe.

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Réalisation: Jawad Rhalib. 1h30.

Le film est déjà sorti en octobre dernier mais ressort ce mercredi à Bruxelles (au cinéma Aventure) et en Flandre (au Sphinx à Gand, au Zed à Louvain et au Zuid à Anvers).

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