Les films en provenance de contrées méconnues se multiplient sur les écrans.

Depuis une dizaine d’années, on voit de plus en plus sur les écrans européens et dans les festivals des films en provenance des "cinémas du monde". Ce qualificatif désigne, de manière un peu paradoxale, les cinématographies en provenance de pays, contrées ou communautés souvent invisibles sur grands écrans, faute d’une industrie structurée ou suite aux aléas géopolitiques.

Loin de montrer "le monde", ces œuvres révèlent au contraire des cultures, traditions, coutumes et imaginaires méconnus. Ce qui n’empêche pas leur récit d’avoir une portée universelle - la différence ou la distance suscitant parfois chez le spectateur un effet d’identification par projection dans l’altérité. Sans oublier que, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, l’exotisme ethnographique continue de faire recette.

La majorité de ces films ne pourraient pas être financés entièrement dans leur pays d’origine. Ils dépendent d’aides étrangères. La langue peut être un vecteur de coproduction, souvent en rapport avec un passé colonial. Mais pas seulement. Le Danemark et l’Allemagne, par exemple, ont cofinancé dernièrement le premier film afghan de fiction depuis trente ans, "Wolf and Sheep" (lire ci-dessous).

Le même film a aussi bénéficié d’une aide au développement de la Cinéfondation du Festival de Cannes. Il existe des mécanismes de soutien similaires dans de nombreux festivals internationaux, comme ceux de Sundance, aux Etats-Unis, ou de Berlin. Des fondations privées, voire des résidences d’artistes, permettent aussi à des réalisateurs ou des producteurs de contrées désargentées d’incuber leur projet.

Très active dans la coproduction internationale, la France, via le programme Aide au cinéma du monde de l’Institut français, soutient une soixantaine de projets chaque année. Depuis sa création en 2012, 208 films de 72 nationalités différentes, dont la Palme d’or cannoise de 2014, "Winter Sleep" du maître turc Nuri Bilge Ceylan, "Mustang", premier long métrage de Deniz Gamze Ergüven (nommé à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2016) ou "Ixcanul" de Jayro Bustamante, premier film guatémaltèque (Ours d’Argent à Berlin en 2015 - lire ci-dessous). Ce programme se double de la Fabrique des cinémas du monde, qui aide réalisateurs et producteurs à défendre leurs projets dans les festivals internationaux.

La Belgique n’est pas en reste. Nombreux sont les producteurs qui, avec le soutien du Centre du cinéma et de l’audiovisuel (Fédération Wallonie-Bruxelles) ou du Vlaams Audiovisueel Fonds (Région flamande), soutiennent chaque année des projets aux confins des filières habituelles.

Les maisons de production Entre Chien et Loup et Tarantula sont parmi les plus ouvertes en la matière, ayant coproduit des films d’Argentine, du Pérou, de la Palestine, du Tchad…


Amérindiens : "Songs My Brother Taught Me"

Le cinéma réalisé par des Amérindiens ou en provenance des derniers territoires occupés par ceux-ci est rare. En 2014, la Quinzaine des Réalisateurs présentait ce film tourné dans la réserve de Pine Ridge, où vivent les Lakotas. Ce projet singulier fut produit par le comédien afro-américain Forest Withaker et signé par une réalisatrice native de Pékin, Chloé Zhaou. Interprété par des comédiens non professionnels, tous natifs de Pine Ridge, c’est un récit initiatique, qui chronique l’été d’un adolescent dont le père décède alors qu’il s’apprêtait à partir étudier à Los Angeles. A travers ce récit intime, Chloé Zhaou expose les tiraillements d’une jeunesse dont la culture d’origine n’existe plus, mais dont celle des Blancs lui échappe également.


Guatemala : "Ixcanul"

Récompensé d’un Ours d’Argent à la Berlinale en 2015, "Ixcanul" est l’un des tout premiers films guatémaltèques, coproduit avec la France. Le jeune Jayro Bustamante s’est investi auprès des communautés mayas locales pour réaliser ce premier long métrage contant les rêves d’évasion d’une jeune Indienne prisonnière de la tradition dans une plantation de café. Refusant tout exotisme, le film dépasse le compte-rendu anthropologique pour offrir une histoire forte et dénoncer une forme moderne et acceptée de tous d’esclavage. Quand, le matin, on boit sa tasse de café, on ne pense en effet pas forcément à la façon dont celui-ci a été cultivé et récolté à l’autre bout du monde…

Critique : http://bit.ly/IxcanulCritic.


Venezuela : "Desde allá"

Resté inédit chez nous, "Desde allá" (renommé "Les amants de Caracas" lors de sa sortie française) avait pourtant décroché le Lion d’or de la Mostra de Venise en 2015. Signée Lorenzo Vigas, cette histoire de vengeance sur fond d’homosexualité refoulée portée par le génial acteur chilien Alfredo Castro n’est pas le premier film vénézuélien. Reste qu’avec la grave crise économique que connaît le pays aujourd’hui (200 % d’inflation !), voilà une cinématographie très discrète. "Entre le moment où on a reçu l’argent du Centre du cinéma vénézuélien et celui où on a tourné, il s’est écoulé quelques mois et l’argent ne valait plus rien !", nous confiait Vigas à Venise. 

Notre critique : http://bit.ly/DesdeAllaMostra.


Arabie saoudite : "Wadjda"

En 2012, le tout premier film saoudien était présenté à la Mostra de Venise (avant d’être nommé à l’oscar du meilleur film étranger en 2014). Comble ultime dans un pays où les cinémas sont interdits et où les femmes n’ont pas le droit de conduire, celui-ci était signé par… une réalisatrice, Haifaa al-Mansour. Cette jolie histoire d’une petite fille rêvant de pouvoir s’acheter un vélo (interdit aux filles) lève le voile sur la vie quotidienne des femmes en Arabie. "Un film captivant qui nous introduit dans l’intimité d’un environnement totalement inconnu, et se révèle plein d’espoir, à l’image du sourire frondeur de la petite Wadjda", écrivait notre collègue Fernand Denis lors de la sortie du film.

Notre critique: http://bit.ly/WadjdaVelo.


Afghanistan : "Wolf and Sheep"

Comme l’Irak, l’Afghanistan a été essentiellement montré au cinéma et dans les documentaires à travers les événements tragiques des quinze dernières années. Le plus souvent, il s’agit de productions étrangères, tournées par des non-Afghans. Sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs cannoise, en mai dernier, "Wolf and Sheep" faisait d’autant plus figure de curiosité qu’il a été réalisé par une femme, Shahrbanoo Sadat, dont c’est le premier long métrage de fiction. Situé dans l’arrière-pays afghan, le récit dépeint avec minutie le quotidien d’une petite communauté rurale de bergers, le tout avec pour toile de fond une légende séculaire. 

Notre critique : http://bit.ly/wolfandsheep


Cambodge : "Diamond Island"

Du Cambodge, les cinéphiles connaissent essentiellement l’œuvre documentaire de Rithy Panh. La Semaine de la Critique cannoise a révélé cette année le réalisateur franco-cambodgien Davy Chou, dont le premier long métrage, "Diamond Island", a retenu l’attention. Bora, 18 ans, s’exile à Phnom Penh, pour gagner son pain sur le chantier de "Diamond Island", vaste complexe immobilier. Il retrouve Solei, son frangin et croise une fille, charmante et jolie… Cette fiction est la plus vieille du monde, mais David Chou la métamorphose en un kaléidoscope inspiré des nuits de Phnom Penh, offrant un aperçu de la jeunesse cambodgienne d’aujourd’hui. 

Notre critique : http://bit.ly/DiamondChou


Nouvelle-Zélande : "The Dark Horse"

La Nouvelle-Zélande n’est plus une "terra incognita" du cinéma, depuis les deux trilogies du "Seigneur des Anneaux" et du "Hobbit". Mais son cinéma d’auteur et ses communautés maories sont moins exposées. En 2015, le Néo-Zélandais James Napier Robertson livrait dans "Dark Horse" un portrait romancé du champion d’échecs maori Genesis Potini. A travers celui-ci, le film dévoile le quotidien de cette communauté native, colonisée par les Britanniques dès le XVIIIe siècle. Si leur sort ne fut pas aussi funeste que celui des Amérindiens, les Maoris n’en ont pas moins perdu une part de leur âme, ce qu’évoque aussi "The Dark Horse". 

Notre critique : http://bit.ly/DarkHorseNapier