L’Italien Pietro Marcello signe une adaptation audacieuse de "Martin Eden", un classique de la littérature américaine.

Un matin, dans le port de Naples, Martin Eden (formidable Luca Marinelli), un marin d’une vingtaine d’années, vient en aide à Arturo Orsini, un fils de bonne famille. Pour le remercier, celui-ci l’invite chez ses parents. Mal à l’aise dans leur superbe maison, Martin tombe immédiatement sous le charme d’Elena (Jessica Cressy), la sœur d’Arturo, dont il admire la beauté, mais aussi l’éloquence, la culture et l’assurance. Pour conquérir la jeune femme, Martin va se jeter à corps perdu dans les livres, la littérature. Au point de se découvrir une vocation d’écrivain…


Du réel à la rêverie

Porter à l’écran Martin Eden en italien : l’idée paraissait saugrenue. En septembre dernier, Pietro Marcello a pourtant épaté en Compétition de la 76e Mostra de Venise, avec cette adaptation très convaincante du classique de l’Américain Jack London, publié en 1909 (cf. ci-contre). Le cinéaste italien transpose l’action dans une Italie frappée par la misère et la montée du fascisme, évoquées en ouverture grâce à des images réelles, trouvées notamment dans des archives syndicales.

Respectant les grandes lignes du roman, Pietro Marcello en propose une lecture passionnante grâce à une mise en scène brillante, qui tire le récit vers une sorte de rêverie littéraire. Optant pour une image volontairement vieillie, multipliant les styles visuels de façon totalement libre, le cinéaste nourrit les divagations de son héros et les ellipses temporelles d’images d’archives ou de fausses archives qu’il recrée. L’effet est fascinant, autant que déconcertant.

Une Europe au bord du gouffre

Jamais clairement inscrit dans le temps - le film se déroule sur une période abstraite, qui rappelle l’Europe d’avant la Seconde Guerre mondiale -, le film tourne le dos au réalisme. Ce que cherche Pietro Marcello, c’est à faire résonner la réflexion politique de Jack London avec l’Histoire d’une Europe déchirée, comme celle d’aujourd’hui, par une grave crise d’identité.

Se basant sur sa propre expérience d’ouvrier et son propre ressentiment vis-à-vis de la bourgeoisie, son Martin Eden défend la lutte des classes. Mais il se présente comme un ennemi tout aussi farouche du socialisme que du libéralisme, prônant un individualisme forcené. Une philosophie nihiliste et désespérée qui lui fait porter un regard sombre sur le monde qui l’entoure et qui s’apprête à sombrer. Tout en restant fidèle à London, Pietro Marcello convoque en effet aussi l’aura de Thomas Mann et la littérature de la décadence. Faisant écho à l’avenir qui semble réservé à l’Europe de ce début de XXIe siècle, ce film inclassable et envoûtant acquiert une portée quasi prophétique.

Martin Eden Rêverie littéraire De Pietro Marcello Scénario Maurizio Braucci & Pietro Marcello (d’après le roman de Jack London) Photographie Alessandro Abate & Francesco Di Giacomo  Montage Fabrizio Federico & Aline Hervé Avec Luca Marinelli, Jessica Cressy, Carlo Cecchi, Vincenzo Nemolato… Durée 2h09.

© Note LLB