Cinéma Une évocation très personnelle d’une enfance mexicaine. Lion d’or à Venise. Soit un premier prix majeur pour Netflix.

En 2013, Alfonso Cuarón ouvrait la Mostra en fanfare avec Gravity , un blockbuster spatial impressionnant et intelligent qui lui vaudra l’Oscar du meilleur réalisateur. En septembre dernier, Cuarón faisait son grand retour à Venise avec le superbe Roma. Quelques jours plus tard, le cinéaste mexicain recevait le Lion d’or des mains du président du jury Guillermo Del Toro. Lion d’or l’année précédente pour La forme de l’eau , son compatriote, de la même génération que lui, ne pouvait qu’avoir été touché par cette évocation lumineuse d’une enfance mexicaine en 1971. Car, pour le coup, Cuarón est plus proche d’Y tu mamá también (prix du meilleur scénario à Venise en 2001) que d’ Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban (2004) ou des Fils de l’Homme (2006)…

Alfonso Cuarón retrouve en effet ici le Mexique, dans un film qu’il a écrit, réalisé, produit, photographié et même monté. Un film aux fortes consonances autobiographiques, où il revient sur ses souvenirs d’une enfance passée à Roma, quartier aisé situé à l’ouest du centre historique de Mexico. Où, au détour d’un poster dans une chambre d’enfants, on découvre que sa passion pour l’exploration spatiale date d’ailleurs de cette époque…

Tournée en noir et blanc, cette longue plongée dans la vie quotidienne de la petite bourgeoisie mexicaine au début des années 70 se démarque par sa mise en scène, une fois de plus magistrale. Même dans le cadre d’une chronique familiale intimiste, Alfonso Cuarón impressionne en effet par son ambition formelle et par son lyrisme. Et ce dès la première séquence, où il réussit à rendre envoûtant une scène banale : le nettoyage à grandes eaux d’une cour.


En quelques images, tout est posé. Car le cinéaste n’adopte sur ses souvenirs ni son point de vue, ni celui de ses parents mais celui de Cleo, l’une des deux servantes indigènes de la famille, campée par la formidable Yalitza Aparicio, actrice non professionnelle originaire de la région d’Oaxaca, au sud du Mexique. Au drame quotidien d’une famille qui se déchire - le père Antonio étant parti avec une maîtresse plus jeune -, Cuarón ajoute en effet la description d’un pays en pleine ébullition politique - c’est l’époque de grandes manifestations estudiantines pour la démocratie, réprimées dans le sang par un régime autoritaire. Un pays, surtout, profondément déchiré par les inégalités sociales et par le racisme. Car les enfants ont beau aimer Cleo comme leur mère ou comme leur grande sœur, celle-ci reste la bonne, l’Indienne…

Si Netflix a offert une carte blanche à Alfonso Cuarón pour pouvoir réaliser un film aussi personnel, c’est que la plateforme cherche à muscler son catalogue cinéma, toujours assez faible, avec un film de prestige signé par un grand nom du cinéma mondial. Netflix a d’ailleurs consenti, comme pour Un 22 juillet de Paul Greengrass (mais contrairement à La Ballade de Buster Scruggs des frères Coen), à sortir Roma dans un petit nombre de salles. (*) Histoire de se réconcilier avec le monde du 7e Art mais aussi démontrer que, même s’il destine ses productions au petit écran, il s’agit désormais d’un studio de cinéma à part entière, sur lequel il faut compter…

Scénario et réalisation : Alfonso Cuarón. Photographie : Alfonso Cuarón et Galo Olivares. Montage : Alfonso Cuarón et Adam Gough. Avec Marina de Tavira, Daniela Demesa, Marco Graf, Yalitza Aparicio… 2 h 15.

(*) Le film sort ce mercredi en salles à Bruxelles (au cinéma Palace) et en Flandre (Gand, Louvain, Anvers, Bruges et Courtrai). Il est diffusé sur Netflix à partir de ce vendredi 14 décembre.

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