Il y a du Kieslowski chez Cristian Mungiu.

Un décor roumain type, des immeubles gris et vétustes et à l’avant-plan, un talus de terre et de gros cailloux. Bang. Un pavé vient d’atterrir dans le salon d’un appartement. Son propriétaire se précipite dehors. Personne. Est-il une victime ou un salaud ? Cherche-t-on à le harceler ou à se venger ? Mungiu ne va plus le lâcher.

"Dépose-moi ici, je passerai à travers le chantier, ça ira plus vite", lui dit sa fille qu’il conduit tous les matins au lycée. Mauvaise idée mais il ne se fait pas prier car il pourra ainsi passer quelques minutes de plus chez sa maîtresse. Son téléphone sonne, sa fille a été agressée, violée peut-être, emmenée à l’hôpital où il devrait déjà se trouver. Il est chirurgien, on n’aurait jamais pu l’imaginer en voyant son appartement.

Sa fille est en état de choc, au pire moment, juste avant le baccalauréat. Dix-huit ans que son père la prépare à cette épreuve, ultime verrou avant la perspective d’un avenir meilleur en Angleterre. Mais pour ouvrir les portes de Cambridge, il faut 18 à toutes les épreuves. Elle a 19,5 de moyenne, mais c’était avant l’agression. Demain, pourra-t-elle se concentrer ? Pourra-t-elle même accéder à l’épreuve avec ce plâtre interdit par le règlement ?

Notre médecin a patiemment construit ce plan d’avenir pour sa fille unique. L’opportunité ne repassera plus. Il le sait. Son ami, le chef de la police, aussi, et de le mettre en contact avec quelqu’un de "serviable".

Palme d’or en 2007 avec "4 mois, 3 semaines, 2 jours", le Roumain Cristian Mungiu proposait avec "Paterson" et "Tony Erdmann" l’un des trois meilleurs films de Cannes 2016.

Le scénario, tout d’abord, est beau comme un mécanisme d’horlogerie. Les engrenages s’enchâssent fluidement, sans harceler le hasard ou les coïncidences. Une fois qu’on a accepté l’agression comme la marque du destin, tout s’enchaîne logiquement suivant les réponses du chirurgien à la question posée par chaque situation.

Exemple. Que vaut-il mieux pour sa fille : construire un avenir en Angleterre ou tenter de faire évoluer la Roumanie ? C’est que lui-même est revenu d’exil, à la chute de Ceausescu, pour bâtir une nouvelle Roumanie. Mais 25 ans plus tard, avec ou sans tyran, la Roumanie n’a pas changé, n’a toujours pas d’avenir. Pour permettre à sa fille de saisir sa chance, ne peut-il pas, pour une fois, déroger à ses principes en s’assurant qu’elle aura la cote suffisante? Il ne lui en coûtera que d’avancer l’opération d’un dignitaire de quelques mois.

Le scénario est habile car il crée d’abord l’empathie pour ce médecin. Le spectateur se glisse aisément dans la peau de cet honnête homme arrivé à la limite de ses principes. Ensuite, il montre le travail de la tumeur des petits arrangements, comment elle se propage et combien elle est contagieuse. Heureusement pas jusqu’en Belgique épargnée par la corruption, le passe-droit, le clientélisme et le trafic d’influence.

La progression dramatique est implacablement naturelle et garantie sans musique ajoutée, soutenue par une mise en scène tout en plans séquence et des acteurs d’une formidable épaisseur. A ses exceptionnelles qualités de réalisateur, Christian Mungiu ajoute la confiance dans l’intelligence du spectateur.

Dès lors, "Baccalauréat" s’impose à la fois comme un mode d’emploi du monde contemporain et un scanner de l’âme humaine d’une précision comparable à celui de Kieslowski. Un film essentiel de l’année.


© IPM
Réalisation, scénario : Cristian Mungiu. Avec Adrian Titieni, Maria Dragus Lia Bugnar… 2h 08