Cinéma Justicier, demi-dieu, vengeance et arme de dissuasion… Un affrontement quasi idéologique qui fait écho à l’air du siècle.

"Le sentiment d’impuissance suscite la cruauté." Cette réplique de "Batman vs Superman : l’Aube de la Justice" résume autant le film qu’elle n’a résonné singulièrement pour les journalistes belges qui ont découvert le film mardi, deux heures à peine après les attentats qui ont endeuillé Bruxelles.

Tout divertissement hollywoodien qu’il soit, ce blockbuster printanier reflète dans sa première scène celles de destruction qui envahissent les actualités depuis quinze ans.

La séquence inaugurale reprend le combat final de "Man of Steel", mais vécu à hauteur d’homme - contrepoint trop rare, et qui n’est pas suffisamment exploité par la suite. Impuissant, le milliardaire Bruce Wayne assiste aux dégâts collatéraux, matériels et humains, provoqués par l’affrontement entre Superman, Zod et ses séides.

Cet instant fondateur consacre la suprématie de Superman comme ange gardien de l’humanité. Mais il augure de sa chute : pour Bruce Wayne, mais aussi Lex Luthor, sa toute-puissance est une menace potentielle. Pour des raisons différentes, et chacun avec ses méthodes, ils vont chercher à faire tomber le super-héros de son piédestal. Au Congrès, une commission enquête, dans les labos hi-tech, on cherche une arme préventive - on se croirait presque dans le monde réel…

Les lecteurs de comics books le savent : les héros costumés passent autant de temps à se mettre sur la figure entre eux qu’à combattre les vrais méchants - version lycra du pissing contest des cours de récré.

Les mêmes amateurs auront identifié sur les photos promo et dans le trailer l’inspiration du combat annoncé : la mini-série "Dark Knight Returns" de Frank Miller, parue il y a tout juste 30 ans, qui inaugura une représentation plus sombre des justiciers masqués et de leurs ambiguïtés morales. Mais on trouve aussi des traces de la saga "Doomsday".

À l’écran, Henry Cavill reprend la cape du Man of Steel, qu’il avait endossée dans le troisième reboot de la saga en 2013. Face à lui, Ben Affleck revient à l’univers des super-héros après le foirage de "Daredevil" en 2003. Derrière la caméra, Warner et DC remisent sur Zack Snyder, réalisateur attitré des adaptations de comic books maison ("300" en 2007 et 2014, "Watchmen" en 2009, "Man of Steel" en 2013).

Sa mise en images est moins baroque et artificielle - ce qui n’est pas pour déplaire - jusqu’à un final qui retombe, hélas, dans les excès de pyrotechnie et d’effets spéciaux (citant au passage ce bon vieux "King Kong").

Les scénaristes Chris Terrio et David S. Goyer (autre habitué du genre) s’échinent à introduire une galerie de nouveaux personnages - dont Wonder Woman. Car leur cahier des charges est d’installer un "DC Extended Universe" qui va remplir au moins cinq films d’ici à 2019 - réponse au Marvel Cinematic Universe déjà bien ancré. Mais là où ce dernier fut distillé dans un quintet de films avec "Avengers", "Batman vs Superman" doit remplir cet office en quelque deux heures trente.

En outre, le récit doit résoudre une équation narrative complexe : inscrire ce film dans la continuité de "Man of Steel" mais afficher un nouveau Batman qui n’a plus rien à voir avec celui de la trilogie "Dark Knight". Dans ce petit labyrinthe, trouver l’équilibre entre les degrés de connaissance variables du public est un défi loin d’être gagné : le résultat égarera probablement les moins férus des spectateurs.

L’autre écueil est, disons, conjoncturel. La tonalité de l’ensemble est très sombre. On est loin du second degré du récent "Deadpool" de la Marvel. On sait aussi que la thématique du film - l’affrontement quasi idéologique entre deux visions du rôle des justiciers - est la même que celle du prochain "Captain America : Civil War".

C’est moins une coïncidence qu’un relent de l’air du siècle et des débats sur les réponses à apporter à la "terreur" ambiante. À cette aune, un des derniers dialogues du film prend un sens particulier : "L’homme a créé un monde où il est impossible de s’unir." De quoi rappeler, en Europe et en Belgique, une certaine devise. Mais ceci n’est que du cinéma…


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Réalisation : Zack Snyder. Scénario : Chris Terrio, David S. Goyer. Avec Ben Affleck, Henry Cavill, Gal Gadot, Jesse Eisenberg… 2h21


Is it a bird? Is it a plane?