Cinéma

Hier, le film le plus attendu de la Compétition était sans aucun doute Aloft de Claudia Llosa. Muette depuis le succès de "La teta asustada", qui avait remporté l’Ours d’or ici à Berlin en 2009, la réalisatrice péruvienne revient avec un film ambitieux, tourné en anglais avec des stars internationales : l’Américaine Jennifer Connelly, la Française Mélanie Laurent et l’Irlandais Cillian Murphy. De quoi offrir un beau tapis touge au public berlinois.

Accompagnant une journaliste française dans une expédition dans le Grand Nord canadien, au-delà du cercle polaire, un jeune père part sur les traces de sa mère, guérisseuse réputée autour de laquelle plane un grand mystère. A mesure que le fils approche de la mère, les souvenirs refont surface, ceux de son enfance avec un petit frère malade…

Après avoir raconté l’histoire d’une jeune fille marquée par le viol de sa mère et par une légende péruvienne dans son film précédent, la cinéaste poursuit sa réflexion sur la croyance et la filiation. Métaphysique, "Aloft" se penche sur les liens qui nous unissent aux autres et à la nature. Très soignée, la mise en scène construit un univers à l’étrangeté très étudiée, où la fauconnerie rencontre la neige et la glace, où la magie n’est jamais vraiment exclue… Pour autant, on ne tombe pas dans l’ésotérisme ou la science-fiction. Car chez Claudia Llosa, la magie n’est qu’une porte d’entrée pour parler, comme c’était déjà le cas dans "La teta asustada", de la relation à la mère…

Au nom du père

La Compétition berlinoise accueillait une autre réalisatrice, latino-américaine elle aussi : Celina Murga. Avec son 4e long métrage, La tercera orilla, l’Argentine a marqué les esprits. Elle y décrit une famille pas banale. Comme on s’en rend compte très progressivement - Murga distillant les indices de façon très parcimonieuse -, cette femme et ses trois enfants constituent en effet le second foyer de Jorge, un riche médecin. Sa vie officielle, il la mène avec son autre femme et leur fils, dans un luxueux appartement.

Construit de façon brillante, en faisant appel à l’intelligence du spectateur plutôt que de l’assommer de scènes sursignifiantes, "La tercera orilla" est une vraie réussite. Les scènes sont a priori banales. Pourtant, on sent monter imperceptiblement, inéluctablement, une tension…

Toujours délicate et profondément humaine, Murga ne condamne aucun de ses personnages, pas même ce père à la fois absent et présent, qui semble aimer ses enfants et leur mère, qui les entretient financièrement. Mais pour Nico, l’aîné, ce n’est pas assez. Le jeune homme n’a pas envie de devenir, pour sa mère et son frère et sa sœur, l’homme de la famille, le père qu’il n’a pas vraiment eu…

Avec retenue et profondeur, Celina Murga pose ici la question de la transmission père-fils. Au-delà de l’aspect matériel (dans le film, Jorge passe son temps à distribuer des enveloppes, pensant que l’argent peut se substituer à l’amour), il s’agit en effet de réfléchir aux valeurs qu’un père doit transmettre à son fils.

Film noir à la chinoise

Avec Black Coal, Thin Ice, le Chinois Diao Yinan livrait, lui, un petit polar surprenant. En 1999, dans le nord de la Chine, des morceaux de cadavre sont retrouvés le même jour aux quatre coins de la province. Quelques années plus tard, des morceaux de corps font à nouveau leur apparition. Coïncidence ? La veuve de la première victime connaissait les suivantes… Suspendu de ses fonctions et reconverti en agent de sécurité, l’ancien policier Zhang décide de reprendre l’enquête et ne tarde pas à tomber sous le charme de la jeune femme…

Détournant très habilement des codes du genre, "Black Coal, Thin Ice" est un bel hommage au Film noir (reprenant notamment les figures de la Femme fatale et du privé). Au-delà, Diao Yinan se montre surtout passionnant dans sa capacité à composer des personnages complexes, inscrits dans un contexte passionnant. Celui d’une Chine de province sans attrait, faite de villes industrielles ternes où vit une population discrète. De façon naturaliste et poétique, le cinéaste chinois se fait en effet le porte-parole des petites gens.

Yinan n’a pas son pareil pour dépeindre les relations humaines (notamment hommes-femmes) dans toute leur complexité, leur ambiguïté. Car comme souvent, le polar est une façon détournée de décrire l’état d’une société. Ici, une Chine en profonde mutation, qui avance à marche forcée vers la modernité et où se creuse, comme partout ailleurs, le fossé entre les riches et les pauvres.