Cela fait des années que les organisateurs du Bifff couraient après Bernard Rose pour lui proposer de diriger son workshop. L'ancien récipiendaire du Corbeau d'or - c'était en 1989 pour "Paperhouse" - devait bien cela au festival. "Je pense que, dans le genre, le Bifff est très reconnu. Surtout depuis la fin d'Avoriaz, c'est probablement le festival le plus important en Europe. Et je pense qu'il y a ici une tradition de récompenser des films intéressants."

Invité en tant que spécialiste du genre (du "Candyman" hollywoodien à "Snuff-Movie"), le cinéaste ne s'est pourtant jamais cantonné dans le fantastique, s'étant même fait une spécialité des adaptations de Tolstoï : "Anna Karenina" en 1997, "Ivansxtc" en 2000 et "The Kreutzer Sonata" dans les prochains mois. "J'ai transposé l'histoire dans le Beverly Hills d'aujourd'hui. Cela parle de l'autodestruction du mariage. Tolstoï a écrit cela il y a 120 ans, le mariage était une chose horrible, mais aujourd'hui, c'est encore pire. Ce qui est atroce avec Tolstoï, c'est que, quoi qu'il écrive, rien n'a changé. On a tous ce fantasme du progrès mais finalement, on reste les mêmes."

Sans renier son passage par le fantastique, Bernard Rose refuse de réduire un film à une catégorie. "Il n'y a que deux genres de films : ceux qui m'intéressent et ceux qui ne m'intéressent pas. Le cinéma est le seul médium dans lequel la fantaisie fonctionne de la même manière que la pseudo-réalité. Il n'y a pas de réalité ou de réalisme au cinéma. C'est des conneries, comme la télé-réalité. C'est l'un des plus ridicules oxymores car dès que l'on met un cadre autour de la réalité, cela devient irréel. Dans un sens, le film de genre est donc plus honnête car il dit au public de suspendre son incrédulité le temps du film, avoue que c'est une fantaisie."

Mais son prochain projet, "Mr Nice", sera plus attendu encore. Il s'agit de l'adaptation de l'autobiographie homonyme d'Howard Marks, plus grand dealer de l'histoire anglaise. "Si l'on parle d'un personnage réel, c'est aussi quelqu'un qui a passé toute sa vie dans d'autres états de réalité. Ce sera une comédie épique sur l'attitude du public, du monde sur la drogue. On a tous une relation aux narcotiques. Ils sont une part fondamentale, profonde, de notre monde moderne, un monde qui a été rempli d'hallucinogènes."

Si Bernard Rose a des projets plein la tête, c'est qu'il voit les évolutions technologiques d'un bon oeil et ne se formalise pas de la disparition de la pellicule... "C'est juste inévitable. Kodak arrêtera la fabrication de la pellicule 35 mm dans les cinq prochaines années. Je pense que cela va créer un âge d'or. Je suis très optimiste. Je pense que l'équipement et les coûts de fabrication d'un film seront accessibles à n'importe qui aura le temps et l'engagement suffisant pour faire un film. Vous pouvez être propriétaire de la caméra, du système de montage. Et quand vous avez fini le film, vous pouvez même le mettre en ligne sur Internet et le montrer au monde entier. Quand sera venu le temps où les gens pourront faire ça, la production et la distribution seront ouvertes à tout le monde. Dans les années 70, en Union Soviétique, il était illégal de détenir une caméra 16 mm. Vous pouviez être arrêté, comme c'était le cas si vous aviez une photocopieuse. Et ils avaient raison car si les caméras sont dans les mains du peuple..."

Le cinéaste ne semble en tout cas pas gêné par la multiplication inévitable des images. "Tout n'est question que de qualité. Van Gogh a peint des centaines de tableaux et n'en a pas vendu un seul. Aujourd'hui, il a un musée à Amsterdam rempli de ses toiles. Aujourd'hui, on peut imaginer un réalisateur comme cela. On va vivre un nouvel âge d'or et Hollywood risque bien de ressembler aux vieux peintres classiques du XIXe siècle." Ce qui n'empêchera pas Rose de continuer à travailler avec les studios. "Je travaillerai avec n'importe qui. Mais le truc, c'est qu'aujourd'hui, ce n'est plus la seule façon de travailler. Les possibilités se sont élargies. Aujourd'hui, si vous avez envie de faire un film et que vous ne le faites pas, c'est simplement que vous êtes fainéant..."