A sa sortie de prison en 1975, Jimmy Bulger (Johnny Depp) retrouve sa famille, sa mère, sa femme, son fils et son frère, sénateur du Massachusetts (Benedict Cumberbatch). Il retrouve aussi son gang d’Irlandais, bien décidé à prendre la place de la mafia italienne qui a la main sur Boston. Dans cet objectif, il va recevoir une aide inattendue, celle du FBI, par l’entremise d’un ancien camarade avec lequel il a grandi dans les rues du quartier pauvre de Southie…

Retraçant le destin de l’un des criminels les plus puissants de Boston et ses relations avec le pouvoir (politique, policier…), "Black Mass" est un film noir comme Hollywood en raffole. "Whitey" Bulger, gangster à l’ancienne, est en effet mu d’abord par une forme de loyauté. Une figure classique du cinéma de genre que Johnny Depp incarne avec conviction. Même si, après des années de caricature de lui-même, l’acteur a toujours un peu de mal de ne pas retomber dans certains de ses travers. Malgré le maquillage, la coiffure, les lentilles, difficile en effet de ne pas voir poindre en filigrane le Pirate des Caraïbes…

D’ailleurs, le personnage le plus intéressant du film n’est pas celui de Bulger mais celui de John Connolly (Joel Edgerton), cet ancien camarade tiraillé entre sa loyauté envers le FBI et son amitié pour ceux avec lesquels il a grandi.

En s’intéressant au destin de ce gangster flamboyant - finalement arrêté en Californie en 2011 à l’âge de 81 ans, après plus de dix ans de cavale -, le réalisateur Scott Cooper (découvert avec "Crazy Heart" en 2009) nous montre en effet comment le FBI a transformé l’un de ses alliés en son pire ennemi. Une pratique courante dans l’histoire américaine et pas seulement sur ses terres. On l’a vue à l’œuvre en Afghanistan ou en Irak également…

"Black Mass" met en effet en scène ce glissement entre alliance de circonstance et corruption avérée. C’est bien là le cœur de ce passionnant fait divers que Scott Cooper retrace avec application dans un film très propre mais qui manque quand même un peu de souffle et d’originalité pour en faire la grande tragédie humaine qu’il aurait pu être autour de cette éternelle question de la frontière floue entre le bien et le mal.

Dans ce même registre, J. C. Chandor se montrait nettement inspiré, nettement plus profond, pour décrire les zones grises du pouvoir dans l’Amérique des Eighties dans "A Most Violent Year". Lui dépassait le simple récit pour creuser au plus profond de la psyché américaine. Encombré de tous les tics du film hollywoodien, "Black Mass" ne trouve sans doute pas la rudesse nécessaire pour y parvenir, restant un grand divertissement populaire de qualité. Pas un grand film.


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 Réalisation : Scott Cooper. Scénario : Mark Mallouk & Jez Butterworth (d’après le livre de Dick Lehr & Gerard O’Neill). Photographie : Masanobu Takayanagi. Musique : Tom Holkenborg. Montage : David Rosenbloom. Avec Johnny Depp, Joel Edgerton, Benedict Cumberbatch, Dakota Johnson, Kevin Bacon… 2h02