La douanière a un visage néandertalien et un comportement surprenant ; elle renifle, toutes narines dehors, les passagers qui sortent du ferry. Elle ne sent pas la drogue ou l’alcool ; elle sent le malaise de celui qui veut lui cacher quelque chose.

"Je sens la peur, la colère, la honte" dit-elle au juge d’instruction qui a souhaité la rencontrer après son action d’éclat. Dans l’étui du téléphone portable d’un passager chic, elle a découvert une carte mémoire contenant des images pédopornographiques. La magistrate n’en revient pas : "pouvez-vous vraiment sentir ce que les gens ressentent ?". Et de demander à Tina de mettre son talent au service de l’enquête pour remonter et anéantir une filière pédophile.

Elle est spéciale cette Tina. C’est une employée modèle, elle fait très consciencieusement son job. C’est aussi une fille qui va voir régulièrement son vieux papa placé dans un home. Mais quand elle rentre chez elle, dans sa maison au milieu des bois, elle retire ses chaussures pour se précipiter dans la forêt profonde. Les renards ne s’enfuient pas à son passage et elle plonge nue dans le lac par tous les temps.


La rencontre avec Vore, un être qui lui ressemble, avec ce même faciès léonin, ce même corps trapu, cette même cicatrice dans le dos ,va affoler ses sens. Il lui fait découvrir le plaisir de prendre un petit vers, tout en grignotant des asticots, avant de stimuler sa sexualité en léthargie jusque-là. Toutefois, cette découverte du plaisir physique va enflammer la question existentielle qui l’obsède : quelle est son identité ? Est-elle un être humain ? Pour Vore, la réponse est clairement non, ils ne sont pas des hommes mais des trolls. Et tant mieux d’ailleurs, selon, lui.

Ali Abbasi, ce réalisateur danois, d’origine iranienne, s’emploie avec maestria à provoquer le trouble, à mettre le spectateur très mal à l’aise, à éliminer ses repères, à l’emmener à l’endroit où le réalisme rencontre le conte, là où les peurs sont viscérales.

L’expérience est dérangeante, perturbante, déstabilisante au point de retrouver cet état de terreur enfantine. Paradoxalement, on se sent mieux lorsque le récit bascule clairement dans le fantastique, quand l’horreur propre au genre devient... rassurante car elle n’interroge plus le réel.

Tant que Border s’en tient à son titre, tant qu’il reste à la frontière entre la Suède et le Danemark, entre la réalité et le fantastique, entre l’humain et l’animal, entre le rêve éveillé et le cauchemar : il est profondément troublant. D’autant qu’Ali Abbasi réussit le tour de force de créer une sorte de beauté en injectant de l’innocence et de la poésie dans ce qui est repoussant au premier regard.

L’expérience fut très appréciée par Benicio del Toro et son jury de "Un certain regard" qui ont décerné leur grand prix à Gräns lors du dernier festival de Cannes. Ce jury avait aussi Girl à son programme, une approche radicalement différente du même thème : le transgenre.

Gräns / Border Fantastique De Ali Abbasi. Scénario Ali Abbasi d’après l’œuvre de John Ajvide. Avec Eva Melander, Eero Milonoff, Jörgen Thorsson… Durée 1h48.