Deux documentaristes belges illustrent le témoignage d’une jeune prostituée péruvienne.

"J’ai tout perdu, même la honte, même mon nom." En voix off, Tania, Indienne des Andes, confie son histoire. Celle d’une gamine péruvienne élevée par sa grand-mère avec un mélange d’amour et de claques. À la mort de celle-ci, la jeune fille d’une quinzaine d’années est emmenée, avec quelques camarades, dans un bus vers une destination inconnue. Puis, en bateau, elle remonte l’Amazone avec une "tante", une femme qui refuse de dire son nom et qui l’emmène dans une petite ville minière.

Là, dans un bar miteux, elle sera chargée de faire boire et danser les hommes après leur rude journée de travail de prospection. Et plus sans affinité bien sûr. La gamine subit, impuissante, prisonnière. Et rêve que le gentil Ruben gagne un jour assez d’or pour l’emmener loin de là…

Fiction du réel

Étrange projet que celui des réalisatrices belges Bénédicte Liénard et Mary Jiménez (Une Part du ciel, Le Chant des Hommes ), qui, après leur documentaire Sobre las Brasas, déjà tourné au Pérou, accouchent d’un film singulier, ni documentaire, ni pure fiction. Cette errance le long des bidonvilles flottants de l’Amazone ou dans une jungle impénétrable, elles l’ont en effet basée sur des témoignages réels de jeunes filles utilisées, contre une promesse de richesse, comme chair à plaisir pour des travailleurs qui ont, eux aussi, de l’or plein les yeux.

L’histoire de Tania, cette jeune fille qui a préféré s’effacer, oublier son corps et son identité pour survivre à la vie d’esclave sexuelle à laquelle elle est condamnée, est déchirante. Cette Tania n’existe pas évidemment, mais le film parle au nom de toutes ces Tania, dont l’histoire nous est contée en voix off.

Ce récit bouleversant, fait par la jeune fille à un policier qui a fini par la sortir de l’ornière où elle était coincée, les deux cinéastes l’illustrent d’images soignées et envoûtantes, à la beauté presque irréelle, qui contraste violemment avec le témoignage douloureux de l’héroïne, campée par la délicate Tanit Lidia Coquinche Cenepo. Pas question ici de reconstituer les faits, les situations sordides vécues par la jeune fille, plutôt d’évoquer de façon lascive l’ennui, l’abrutissement, le désespoir de ces jeunes prostituées, rouages parmi d’autres d’un système capitaliste qui détruit tout (humanité, nature…) au nom de l’argent roi.

Hybride, By the Name of Tania est un objet cinématographique difficilement identifiable. Une expérience à vivre, si l’on accepte de se laisser porter par son rythme langoureux, sa chronologie éclatée, sa beauté formelle. Fin septembre, le film a décroché le prix du meilleur film international au festival londonien Raindance, dédié au cinéma indépendant. Tandis qu’au Fiff à Namur, le jury d’André Téchiné lui remettait un prix spécial et le prix de la meilleure photographie, récompensant le magnifique travail de Virginie Surdej.

By the Name of Tania Drame documentaire De Bénédicte Liénard & Mary Jiménez Photographie Virginie Surdej Montage Marie-Hélène Dozo Avec Tanit Lidia Coquinche Cenepo, Ismael Vasquez Colchado… Durée 1h24.

© D.R.