Cinéma

Il s'appelle Salvador, mais pas de doute. Les cheveux, la chemise, le décor ; c'est Almodóvar . La Cinémathèque, qui vient de restaurer un de ses premiers films, a proposé au prestigieux réalisateur un débat à l'issue de la projection. En trente ans, c'est devenu un classique. Et une machine à remonter le temps. Et une opportunité de reprendre contact avec l'acteur principal avec lequel, il s'est brouillé pendant le tournage. Parce qu'il chassait le dragon. Entendez, il était accro à l'héroïne, ce qui alourdissait son jeu. Trente ans plus tard, cela donne, logiquement et paradoxalement, plus de poids à sa prestation. Et cela a peut-être aidé le film à bien vieillir.

Les années, aussi, pèsent lourdement sur Salvador. Sa vie tourne autour de sa colonne vertébrale, dont il sait précisément le mal que chaque vertèbre occasionne. Sans parler des violents maux de tête et de ses étranglements spectaculaires. Son assistante lui dit que de se remettre au travail l'aiderait sans doute à éloigner ces douleurs. Mais comme le dit Salvador, un tournage est une activité très physique et le physique ne suit plus. D'ailleurs, ses baskets ne sortent plus de l'armoire, plus possible de faire ses lacets.

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Entre autobiographie et autofiction

La carrière aussi est une douleur. Celle de la comparaison. Celle de l'inspiration qui se tarit. Fellini avait appelé cela « 8 1/2 », son huitième film et demi. « Douleur et gloire » aurait pu appeler « 22 1/2 », l'histoire d'un réalisateur en panne, qui tombe l'armure, le masque, la chemise bariolée, la couronne du roi du cinéma espagnol. Un réalisateur renommé qui se montre tel qu'il est, un homme seul, quasiment un vieillard quand il monte dans un taxi, un dépressif qui se shoote aux médicaments, se stimule à l’héroïne. Un homme qui empoigne ses dossiers en état de procrastination, laisse son enfance de misère dans une caverne remonter à la surface.

Voila un Almodóvar qui ne ressemble pas trop à du Almodóvar. Il n'y a plus guère d’exubérance. Pas de quoi rire, ni pleurer d'ailleurs; l'émotion est intense mais contenue, retenue, intérieure.

Bien sûr, on le reconnaît à ses couleurs, son environnement, à ses clins d’œil à ses propres films et aux classiques. Pourtant, c'est Almodóvar qu'on ne connaît pas, qu'on ne soupçonne pas. Le petit Pedro qui souffre d'avoir fait souffrir sa mère, le créateur exigent qui s'est fâché avec ses acteurs, l'amoureux qui vit seul, la gloire du 7eme art qui vit dans la douleur. L'Almodóvar du bilan, entre autobiographie et autofiction.

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Le rôle de sa vie

Fort de 40 ans de complicité et de 8 films, Antonio Banderas se charge d'amener cet Almodóvar jusqu'à nous, en toute simplicité, de nous plonger avec sincérité dans ce qu'il traverse, nous initier à sa psychologie, nous éclairer sur ce qui le constitue intimement. Antonio Bandera tient le rôle de sa vie.

Comme Truffaut (La nuit américaine), Fellini (81/2), Burton (Ed Wood) ou Minnelli (Les Ensorcelés) ; Pedro Almodóvar se livre cet exercice d’introspection sur son art. Il ose l'autoportrait de l'auteur au fond de la piscine. Remontera-t-il à la surface ? En attendant, comme quelqu'un sur le départ, il fait le ménage, range ses affaires, plonge sans sa mémoire, s'interroge sur l'enfance de l'art. Tout cela n'est pas très gai sans pourtant être triste, l'expérience est à la fois personnelle et universelle. Et vitale aussi On croyait connaître Almodóvar, voici tout sur Pedro.