La question de la représentation des femmes en compétition est très sensible à Cannes Certaines, sur l'air des quotas, exigent la parité ; d'autres répondent que les films d'homme ou de femme n'existent pas, seulement les bons et les mauvais films.

Figure de proue d'un cinéma d'essence féminine depuis une dizaine d'années, avec « Tomboy » et « Bande de filles », notamment, Céline Sciamma était plus attendue au tournant, que les trois autres réalisatrices en Compétition.

Calme, technique et pourtant vibrante, sa première séquence est magnifique. L'une après l'autre, on observe la concentration sur les visages d'apprenties peintres qui écoutent les instructions de leur professeure et modèle. L'une des élèves a sorti un tableau d'une armoire, il représente un ciel tourmenté au-dessus d'une plage à la tombée de la nuit. Il faut le titre pour identifier cette tache lumineuse qui déchire l'obscurité : portrait de la jeune fille en feu.

C'est une longue histoire qui commence dans une barque en route pour une île bretonne. Marianne, la peintre professeur, s'y rend pour exécuter une commande, le portrait de la fille d'un manoir.

Le travail s'annonce plus complexe que prévu. La jeune femme est sortie du couvent, il y a quelques semaines pour remplacer sa sœur qui s'est jetée de la falaise. Elle a déjà usé un peintre car elle refuse de poser pour ce tableau qui doit être envoyé à Milan chez son futur mari, une union négociée par sa mère. L'idée de celle-ci est de faire passer la jeune peintre pour une dame de compagnie, elle aura ainsi le loisir de l'observer pour ensuite réaliser son portrait en secret.

Forcément, la rencontre de l'artiste et de la promise, s'engage des fondations boiteuses. Héloïse prend Marianne pour une surveillante et Marianne joue un double jeu. Elles se parlent peu, mais l'intensité d'un regard « professionnel » crée une tension anormale, troublante, équivoque, qui va faire naître des émotions inattendues.

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Un regard sur la passion

« Portrait de la jeune fille en feu » n'est pas le premier film à explorer cette relation particulière entre le peintre et son modèle. Il soutient la comparaison avec l'absolue réussite du genre, « La Belle Noiseuse » de Rivette, par son originalité notamment : le modèle ne sait pas qu'il en est un et c'est une femme qui observe un femme. Céline Sciamma se montre douée pour cet exercice de la peinture des sentiments. Sa mise en scène évacue le superflu - intrigues, coup de théâtre, suspense, scandale - pour aller à l'essentiel : une activation des sens, la montée de sensations inconnues, inattendues qui déstabilisent. Elle fait preuve de beaucoup de subtilité au moyen d'un dialogue économe, à l'élégance vouvoyée et l’ambiguïté permanente.

Dans un deuxième temps, alors que les personnages ont compris qu'il s'agissait d'une passion amoureuse ; elle recourt à la littérature, à Orphée et Eurydice, pour guider le regard du spectateur sur un amour qui connaît précisément sa date de péremption.

Céline Sciamma avait lancé la carrière de Adèle Haenel avec « Naissance des Pieuvres » au 2007. Elle vient aussi d'en faire autant avec Noémie Merlant dont l'interprétation virtuose mériterait un prix.

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