Cinéma

Au premier coup d’œil, en survolant la liste des 20 films en compétition du 66e festival de Cannes, on est frappé par la présence massive de films français. Il y a en avait 3 sur 22 l’an dernier (Resnais, Carax, Audiard), 3 sur 22 en 2011 (Cavalier, Hazanavicius, Bonello). Cette fois, il y en a 4 + 2 sur 20.

Les quatre, ce sont le pointu Arnaud des Pallières ("Michael Kohlhass"), le chouchou Arnaud Desplechin ("Jimmy P"), le singulier Abdellatif Kechiche ("La vie d’Adèle") et l’international François Ozon ("Jeune et Jolie"). Et si Valeria Bruni Tedeschi vient d’Italie et Roman Polanski de Pologne, leurs carrières se déroulent depuis des décennies en France. "Un château en Italie" comme "La Vénus à la fourrure" sont tournés en français.

Certes, les festivals de cinéma sont internationaux mais chacun en profite pour mettre sa production nationale en vitrine. Les cinéastes allemands sont toujours surreprésentés à Berlin et les Italiens à Venise et les Français à Cannes, limitant toutefois cette présence à environ 20 % des œuvres en lice.

Cette année, on est déjà à 30 %. Et d’autre part, la sélection rend compte du rôle capital joué par la France dans le soutien au cinéma mondial, particulièrement aux cinématographies peu dotées. Sans la France, pas de "Grisgris" du Tchadien Mahamat Saleh Haroun et c’est en France que l’Iranien Asghar Farhadi, l’auteur de "Une Séparation" est venu tourner "Le passé". Mais la patrie des frères Lumière n’aide pas que les cinématographies en difficulté. "Wild Bunch" produit "The Immigrant" de James Gray, un des cinéastes américains les plus passionnants à la recherche d’une liberté d’expression qu’il ne trouve pas dans son propre pays. Et Gaumont offre à Nicolas Winding Refn et son complice Ryan Gosling, un espace de manœuvres qu’ils n’obtiendraient pas dans un studio américain. Le duo de "Drive", lancé par Cannes en 2011, s’est reformé en Thaïlande avec "Only God Forgives", tout un programme.

Avec ces quatre films supplémentaires, on atteint 10 films, soit 50 %, la moitié des films en compétition sont des productions françaises.

Dans l’économie cinématographique, Cannes occupe une position capitale : celle de moteur du cinéma d’auteur. Face à la puissance du marketing hollywoodien, du film assimilé à un produit, le festival organise la résistance, défend le cinéma en tant que 7e art en le médiatisant au moyen de cet événement planétaire qui sert à soutenir les talents confirmés et à lancer de nouveaux. Sans Cannes, pas de Michael Haneke, découvert à la Quinzaine des réalisateurs fin des années 80 et Palme d’Or, César, Oscar l’an dernier. En schématisant, les USA ont Hollywood et leurs blockbusters, la France a Cannes et ses films d’auteur.

Si on en croit l’abondance 2013, le cinéma français respire la santé. D’ailleurs, il a doublé, en 2012, le nombre des spectateurs étrangers pour des films français.

Or, voila six mois qu’il connaît une crise sans précédent à tous les échelons. Elle a commencé avec la publication des chiffres de fréquentation en France, en 2012, accusant une chute de 10 %. Sur ce, le producteur Vincent Maraval mit le feu aux poudres au moyen d’une tribune dans "Le Monde" dénonçant le système de financement français. Si celui-ci a permis à la France de conserver, sur son territoire, une part de marché de 30 à 40 % face aux films américains - alors qu’elle ne dépasse plus 10 % dans la plupart des autres pays -; le système est aujourd’hui perverti par le financement obligatoire des chaînes de télévision. C’est que celui-ci profite aux acteurs stars - Gérard Depardieu, Dany Boon, etc. - en position de force pour exiger de gros salaires. Conséquence, les films ne trouvent plus leur rentabilité.

Récemment, Michel Hazanavicius, le réalisateur de "The Artist" sortait de son silence (facile !) pour dénoncer la bulle inflationniste qui permet à toute la profession de "gagner de l’argent en amont de la sortie puisque l’espoir d’en gagner dans la phase d’exploitation est quasi nul" . Et d’ajouter : "Le succès public n’est plus une condition pour gagner de l’argent."

A côté de cette polémique dont les braises rougeoient depuis cinq mois, on vient d’installer une bombe à retardement programmée pour le 1er juillet : l’extension de la convention collective du secteur. Il s’agit de la mise en route d’un nouveau règlement de travail qui se veut plus strict en matière de tarification des prestations, du machino au chef opérateur en passant par l’habilleuse. Cet accord satisfait à la fois les grands groupes comme Gaumont, Pathé ou UGC et les syndicats emmenés par la CGT mais les producteurs indépendants s’étranglent. Ils dénoncent un manque de flexibilité qui va rendre impossible le tournage d’un certain nombre de films, essentiellement les plus fragiles. Ils ont fait leurs comptes. Dans les nouvelles conditions de travail : "Séraphine", "Polisse", "La guerre est déclarée", "Tournée" ou encore "Holy Motors" n’auraient jamais vu le jour. Non seulement, la nouvelle convention donc va faire chuter la production - et donc l’emploi - mais c’est la partie créative, ce sont les prototypes, les projets audacieux qui vont en faire les frais. Les comédies neuneu avec Kad Merad et Franck Dubosc qui font un crochet en salles avant d’arriver à destination, case prime-time de TF1 ou de France 2, continueront à être fabriquées à la chaîne.

Le festival de Cannes a-t-il voulu calmer les esprits, apaiser la crise de nerfs, rappeler spectaculairement à tout le monde les responsabilités du cinéma français, sa position dominante dans l’essor du cinéma d’auteur ? Cannes n’est-il pas le modèle aussi performant que paradoxal qui voit les gros films et des big stars permettre aux artistes inconnus et aux projets formels de sortir de l’ombre ?

Voila pour le premier coup d’œil. Et au deuxième, que voit-on ? Un menu qui donne de l’appétit, qui frise la perfection sur le papier, qui donne envie de camper dans l’auditorium Lumière. C’est un somptueux menu de fête qu’on a préparé à Steven Spielberg, le président du jury. Un menu qui témoigne de la variété du cinéma mondial, de ses multiples saveurs; pimentées avec Ozon et Polanski, musclées avec Refn et Miike, subtiles avec Bruni Tedeschi et Kore-eda, nostalgiques avec les frères Coen et Paolo Sorrentino, décalées sans doute avec Soderbergh, Van Warmerdam et Alexander Payne. En revanche, on a, semble-t-il, voulu lui éviter les toiles indigestes, genre Reygadas et Weerasethakul qui agitent la Croisette avant de disparaître, une fois la chasse tirée.

Steven Spielberg impose le respect, Thierry Frémaux sentait sans doute sa présence au moment de dresser la liste. Pas question de se moquer de cet homme qui a marqué Hollywood et le 7e art, a offert à Cannes un classique "E.T.", gala de clôture en 1982 et une bousculade mémorable pour la première mondiale d’"Indiana Jones IV" en 2008.