Ceux qui ont vu Timothy Spall recevoir sa palme d’interprétation, sur la scène de l’auditorium Lumière, ont pu se rendre compte qu’un prix de ce calibre est un cocktail d’adrénaline et d’émotion passé au shaker. Servi par Monica Bellucci, il peut vous saouler sur place, vous faire dire n’importe quoi. Rares pourtant, sont ceux qui refusent de le boire. On se souvient de Brando qui boycotta les oscars pour des raisons politiques. Jean Yanne, lui aussi, refusa d’aller chercher son prix d’interprétation à Cannes en 1972.

Parce qu’il entendait entretenir sa réputation de ronchon permanent, de râleur invétéré ? Pas du tout, pour des raisons disons artistiques. En 1971, Jean Yanne tourne donc “Nous ne vieillirons pas ensemble” où il incarne Pialat entre sa femme et sa maîtresse. Cela ne se passe pas bien. Yanne ne supporte pas la méthode du cinéaste et vit très mal de jouer les petites peines de cul de son réalisateur alors que sa propre femme, Jacqueline, se meurt d’un cancer.

Au festival de Cannes, Jean Yanne refuse d’assister à la projection officielle mais est omniprésent sur la Croisette où il assure la promo de sa première réalisation : “Tout le monde, il et beau, tout le monde il est gentil.”. A l’issue des délibérations du jury, la rumeur court qu’il a remporté le prix. Ses amis le cherchent partout mais on ne retrouvera sa trace que deux jours plus tard. Aux journalistes qui le félicitent, il répond : “J’ai tenu un rôle exécrable dans un film odieux. On m’a donné un prix d’interprétation alors que je n’ai pas fait beaucoup d’effort”. Quand on souligne l’émotion de son personnage dans la fameuse scène de la voiture, il s’énerve : “Là, je me tords. Le matin, j’avais la flemme d’apprendre mon texte. Je l’avais scotché sur le tableau de bord de la bagnole. Comme j’ai les paupières qui tombent et l’œil mort, on ne voit pas trop que je lis”. Une part de son ressentiment venait sans doute du fait que les lauriers récompensent toujours un rôle dramatique, alors qu’un rire de qualité demande tant d’efforts. Jean “Yanne” refusera de voir le film jusqu’à la mort de Pialat en 2003, qui voit la télé modifier ses programmes. “Après d’une demi-heure, je me suis endormi. De toute manière je connaissais la fin !”