"La tête haute" : Graine d'IPPJ

Malony a pris un mauvais départ dans la vie? La société lui offre des chances de s'en sortir. En saisira-t-il une ? Pour la réalisatrice Emmanuelle Bercot, les éducateurs "sont confrontés à de la violence, de l’irrespect, des injures… C’est épuisant et c’est mal payé. Pour moi ce sont des héros." Critique et entretien.

Fernand Denis

Malony a pris un mauvais départ dans la vie? La société lui offre des chances de s'en sortir. En saisira-t-il une ? Pour la réalisatrice Emmanuelle Bercot, les éducateurs "sont confrontés à de la violence, de l’irrespect, des injures… C’est épuisant et c’est mal payé. Pour moi ce sont des héros." Critique et entretien.

Comment accrocher Malony au monde? Comment créer du lien? Comment l'amener à empoigner les mains tendues? « « La tête haute » se débat violemment avec cette même question depuis la première scène. Elle se déroule dans le bureau d'une juge des enfants. Celle-ci interroge la mère de deux petits garçons dont l'aîné, Malony, 6 ans, fréquente très sporadiquement l'école ce qui a alerté les services sociaux. En guise de réponses à la batterie de questions, la jeune femme s'insurge d'abord contre ceux qui n'ont rien d'autre à faire que de fouiller dans ses affaires, explique ensuite que le père de l'enfant est un fils de pute, puis elle accuse le môme lui-même d'être insupportable. Enfin, elle péte les plombs en jettant à la figure de la juge un sac contenant les affaires du petit.

La caméra n'a pas suivi mécaniquement l'intense échange verbal, elle a scruté cette juge à la voix ferme, elle a « flouté » la mère dissimulée par le cadrage ou derrière ses cheveux, elle n'a rien perdu du regard du petit Malony qui semble tout comprendre, empilant ses duplo sans perdre sa maman des yeux.

Ce bureau de la juge, Malony va y revenir très souvent, au point de devenir un endroit presque familier où il retrouve une sorte de vieille tante un peu revêche, la seule personne qui lui fait sans doute un peu peur. Et pas seulement parce qu'elle est la seule à exercer une réelle autorité sur lui. Cette relation intermittente devient même le cœur du film et peut-être faut-il interpréter le titre au moyen que cherche peut-être Malony de quitter le bureau de la juge, la tête haute.

C'est aussi la préoccupation de la magistrate, qui sans quitter sa raideur administrative, ni son vocabulaire professionnel s'emploie inlassablement, tant qu'elle en a le pouvoir, à chercher le moyen de l'accrocher à la société, de dégoupiller cette bombe prompte à exploser de violence à la moindre contrariété, demande, frustration, injonction....

Malony, c'est de la graine d'IPPJ, de la mauvaise herbe de petit déliquant. Emmanuelle Bercot en brosse un portrait réaliste sans toutefois en remettre une couche sur ses délits. Elle observe plutôt ceux qui, sans baisser les bras, luttent pour lui donner l'éducation dont il a été privé, sans être dupe qui se vit en victime de la société et savoure le fait de lui coûter 800 € par jour.

En fait, Emmanuelle Bercot ne renonce pas, là où Xavier Dolan avait abandonné. Car il est difficile d'éviter la comparaison de « La tête haute » avec Mommy. Même tête blonde au front buté, même relation fusionnelle amour/haine avec la mère, même accès d'ultra violence. Mais alors que la société s'en lave les mains chez Dolan, Emmanuelle Bercot croit dans les institutions de la République et ceux qui les animent. Comme elle croit dans les acteurs qui ont chacun su trouver l'attitude juste, crédible, celle qui apporte à la fois du crédit au récit sans vouloir le faire passer pour autre chose que du cinéma. Deneuve a l'autorité aimante, Sara Forestier est à la masse, le jeune Rod Paradot une révélation mais celui qui touche, c'est celui auquel on ne croyait plus et qui par la foi, le talent d'Emmanuelle Bercot a retrouve tout son potentiel : Benoît Magimel.

"La tête haute" : Graine d'IPPJ
©DR

Réalisation: Emmanuelle Bercot. Scénario: Emmanuelle Bercot, Marcia Romano. Avec Catherine Deneuve, Benoît Magimel, Rod Paradot, Sara Forestier...2.00


Emmanuelle Bercot fait son Cannes

"La tête haute" : Graine d'IPPJ
©DR

Dès ce mercredi, il ne sera plus possible de dire : Emmanuelle Bercot, connais pas ! L’actrice découverte dans "La Classe de Neige" de Claude Miller, la réalisatrice qui a provoqué un certain remous avec "Clément", trace son double chemin dans une discrétion relative jusqu’à "Elle s’en va" où elle offrait à Catherine Deneuve un rôle étonnant et une scène d’anthologie. Mais dès aujourd’hui, la réalisatrice de "La tête haute", très surprenant film d’ouverture du 68e festival et l’actrice de "Mon roi", film de Maïwenn projeté en compétition va être la cible de tous les médias du monde.

"La tête haute" n’est pas l’idée qu’on se fait d’un film de gala d’ouverture.

Je l’ai dit à Thierry Frémaux. J’étais méfiante, je trouvais cela suspect, le contraste était trop grand entre le ton du film, son sujet et une soirée de gala. C’était son choix, courageux, et il a su me le présenter de façon positive. Une façon pour le festival d’envoyer un message fort et une chance exceptionnelle pour le film d’être mis en lumière.

Il n’y a pas que le film qui sera mis en lumière, il y aura aussi la cinéaste et l’actrice principale de "Mon roi" de Maïwenn.

C’est sur, je vais être plus exposée que je ne l’ai jamais été de toute ma vie. C’est une conjoncture exceptionnelle qui ne se reproduira pas et je vais bien en profiter, il y a beaucoup plus de plaisir que de stress.

Vous étiez déjà actrice dans "Polisse" de Maïwenn qui traitait du thème abordé dans "La tête haute" : la protection de l’enfance.

Oui, les deux films parlent de la protection de l’enfance. Elle, c’était la brigade de protection des mineurs et moi c’est la Justice. Elle, c’était les enfants en danger et moi les délinquants. Dans le fond, le petit garçon qu’on voit dans la première scène de mon film, aurait très pu se trouver dans "Polisse" en tant qu’enfant à protéger.

"La tête haute" est une œuvre de fiction ?

Oui, pure fiction, basée sur un très gros travail d’enquête au sein de la Justice qui, depuis l’ordonnance de 45, doit privilégier l’éducatif sur le répressif en ce qui concerne les mineurs. La droite veut remettre cela en cause car elle trouve les juges trop laxistes. Après une longue enquête au sein de cette institution, je peux vous dire que ce n’est pas vrai. Bien sûr, il y a des choses à reformer mais il faut voir l’extraordinaire travail accompli. Il est de bon ton de taper sur les institutions, mais j’ai été stupéfaite de voir le travail fourni pour donner une éducation à ces enfants qui n’en ont pas reçue. L’éducation est un droit fondamental. Si la famille n’arrive pas à le faire, il faut que la société s’en charge. Le travail d’un juge, c’est créer un lien avec le mineur. Au fur et à mesure du film, on sent ce lien qui se tisse entre eux. C’est la base, il ne peut agir, s’il n’existe pas de lien. Le jeune délinquant est méfiant vis-à-vis des adultes, il faut le mettre en confiance. C’est la figure de l’autorité pour des jeunes qui très souvent n’ont pas de père.

L’ambition du film est-elle de créer le lien avec le spectateur aussi ?

Bien sûr, il fallait un jeune antipathique, énervant, à qui on a envie de mettre des claques et en même temps, qu’on s’attache à lui, qu’on ait de la compassion, de la compréhension pour son trajet. Souvent, je me suis surprise à regarder des bandes de délinquants dans la rue. D’avoir du rejet pour eux. Au lieu de passer mon chemin, je restais là à les regarder en me disant que s’ils étaient comme cela, c’est qu’on ne leur a jamais pas appris à être autrement. Bien sûr, je voudrais que le regard des gens change comme le mien a changé. J’en ai vu défiler dans les bureaux des juges des gamins délinquants qui ne sont pas toujours sympathiques mais cela reste des enfants et ils ont droit à cette chance d’être éduqués.

Ce n’est pas une mais deux, trois… Dix chances, vous testez aussi la patience du spectateur ?

C’est exactement cela. Quand je regarde le film, j’ai envie de lui mettre des claques. Cela permet de faire prendre conscience de l’opiniâtreté, de la patience de ces gens qui travaillent avec les jeunes. Ils ne baissent jamais les bras et pourtant c’est ingrat. Ils sont confrontés à de la violence, de l’irrespect, des injures… C’est épuisant et c’est mal payé. Pour moi ce sont des héros.

Craignez-vous que l’on compare "La tête haute" à "Mommy" ?

Quand j’ai vu "Mommy", j’avais déjà tourné mon film. Je me suis dit : "Oh là là !, mon délinquant n’est pas assez violent." En fait, ça va. Ce ne sont pas les mêmes gamins, le mien n’est pas soigné pour des problèmes psychiatriques, le garçon de "Mommy" extériorise plus. Pour moi, le lien entre les deux films, c’est la mère toxique d’une manière ou d’une autre. Mais les deux films sont tellement opposés du point de vue du style et sur les conclusions.

Autre point commun avec "Mommy", une formidable direction d’acteurs mais surtout qu’avez-vous fait pour ressusciter Benoît Magimel que l’on croyait fini ?

Pour moi, Benoît Magimel est un très grand acteur mais il a besoin d’être tenu, il ne faut pas le laisser aller dans ses tics, ses travers, ses habitudes. Je le ramenais tout le temps au personnage. Et surtout, je lui disais : "Ne joue rien !"